Napoléon et Joséphine : un couple ordinaire
Le couple mythique formé par Napoléon et Joséphine éveille aujourd’hui encore la curiosité tant ces deux caractères semblent opposés en tous points. Ce couple qui mêla d’abord le feu et la glace n’eut pourtant d’inconcevable que d’être étrangement ordinaire… à nos yeux contemporains. Histoire d’un couple moderne avant l’heure.
Un couple que tout oppose
Joséphine de Beauharnais (1763 – 1814) rencontra pour la première fois Napoléon (1769 – 1821) en 1795. Elle règnait alors sur le Directoire aux côtés d’autres femmes jeunes et élégantes – telle que la piquante Madame Tallien – dont elle se distinguait en étant de loin leur aînée. Joséphine était âgée de 32 ans, veuve et mère de deux enfants. Sa noblesse était, au mieux, insignifiante, et ses dettes jouissaient d’un bien plus grand prestige que son nom. Auprès de Napoléon, elle se prétendit riche et il succomba un temps aux charmes de cette aristocratie déliquescente ; pas assez cependant pour ne pas faire vérifier le réel état des finances de sa dulcinée. Mais qu’importe, ce jeune homme à qui Paul Barras (1755 – 1829) promettait un grand avenir, devait bien reconnaître que le mariage lui serait financièrement plus favorable qu’à elle : le 8 mars 1796, le contrat de mariage établit en effet que Joséphine apportait au ménage sa rente annuelle de 25000 francs tandis que le Corse ne constituait pour le moment qu’une maigre pension de 1500 francs en cas de veuvage…
Napoléon fut amoureux fou de sa Joséphine, il ne supporta d’ailleurs plus l’idée d’épouser une autre femme qu’elle. Cet état d’esprit ne fut malheureusement pas partagé par l’élégante. Son cœur ne chavira pas pour cet homme qui n’était ni de son genre ni de son esprit. Ce qui la décida fut précisément ce qui, dès le début, les sépara : pour elle, le mariage était – comme sous l’Ancien Régime – une affaire de convenances et d’intérêts mêlés, mais en aucun cas une affaire de sentiments ! Napoléon, quant à lui, n’avait que faire de cette séparation d’apparences et aspirait à un mariage reposant sur un amour partagé, une idée bien moderne dans cette haute société où prévalait toujours les codes d’une aristocratie à peine ensommeillée. Lorsque Joséphine consentit enfin à ce mariage, ce fut avant tout dans le but de préserver son existence mondaine et la sécurité de ses enfants. Ce glorieux général lui apportait contenance et sécurité à une époque où la Terreur hantait encore tous les esprits. Elle pensait par ce mariage conserver les frivolités et les mondanités, les galanteries passagères et s’assurer la sécurité du foyer. Lui, s’imaginait mari comblé et aimé d’une épouse qui prendrait soin d’entretenir un foyer respectable et heureux. Deux mondes s’opposaient sans que l’un ne le devine chez l’autre.
Leur correspondance respective est en ce cas éloquente. Lorsque Napoléon s’émeut « Je me réveille plein de toi », Joséphine se plaint à l’une de ses amies « Je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout ». Sûrement, l’expérience de Joséphine sur le terrain de la galanterie ne laissa rien voir de cette tiédeur à son mari. Pourtant, une fois celui-ci partit en Italie, l’indifférence non dissimulée de Madame Bonaparte face aux suppliques du général marqua les esprits parisiens. Les lettres d’Italie ne tarissaient jamais et arrivaient presque chaque jour tandis que les réponses étaient rares et capricieuses. Éploré, esseulé, à peine consolé par ses victoires, comment ne pas sentir toute la douleur et le désespoir du général lorsque, impatient de retrouver (enfin !) sa Joséphine à Milan, il trouva le palais vide, la belle s’étant éclipsée pour profiter des plaisirs de la société génoise. Dans une lettre déchirante, on lit la résignation du général amoureux :
J’arrive à Milan, je me précipite dans ton appartement, j’ai tout quitté pour te voir, te presser dans mes bras ; … tu n’y étais pas : tu cours les villes avec des fêtes ; tu t’éloignes de moi lorsque j’arrive, tu ne te soucies plus de ton cher Napoléon. Un caprice te l’a fait aimer, l’inconstance te le rend indifférent.
Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux ennuis et aux maux de la vie. Le malheur que j’éprouve est incalculable ; j’avais le droit de n’y pas compter.
Je serai ici jusqu’au 9 dans la journée. Ne te dérange pas ; cours les plaisirs ; le bonheur est fait pour toi. Le monde entier est trop heureux s’il peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien malheureux.
L’image du conquérant intransigeant et stratège que l’Europe découvrait alors est ici bien lointaine…
Le fossé se creusa entre les deux époux malgré la persévérance d’un Napoléon qui souffrait à reconnaître qu’il n’était pas aimé de sa femme. Au retour de la campagne d’Égypte, la menace du divorce plana sur le jeune couple et Joséphine mesura avec horreur les dégâts qu’elle avait commis. Si la situation n’avait rien de commun en ce jeune XIXe siècle, qu’a-t-elle d’originale à nos yeux contemporains ?
L’entente bourgeoise
Par un ironique retournement de situation dont la vie a le secret, c’est Joséphine qui craindra désormais que Bonaparte ne la quitte. Ce dernier, ayant perdu toutes illusions concernant les sentiments de son épouse à son égard, se détacha peu à peu d’elle sans pour autant jamais lui retirer l’affection – toujours grande – qu’il eut pour elle. S’il ne pouvait exiger un amour réciproque, il entendait néanmoins maintenir la tranquillité et la respectabilité de sa maison. Des exigences on ne peut plus bourgeoises pour un homme bientôt élevé à la dignité impériale. L’entourage du couple témoigna avec étonnement de cette vie de famille bien éloignée des mœurs royales de ses prédécesseurs et auxquelles on était depuis toujours habitué : « L’Empereur était en effet un des meilleurs maris que j’ai jamais connu » témoigne Mademoiselle Avrillion (1774 – 1853), première femme de chambre de l’impératrice. Elle poursuit « lorsque l’impératrice était incommodée, il passait auprès d’elle tout le temps qu’il lui était possible de dérober aux affaires […] Il avait pour elle une tendre amitié ». Le témoignage de Louis Constant (1778 – 1845), premier valet de chambre de l’Empereur, n’est pas moins inattendu « Combien fut touchant l’accord de ce ménage impérial ! Plein d’attention, d’égards, d’abandon pour Joséphine, l’Empereur se plaisait à l’embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes et l’appelant « ma grosse bête ». Et la « grosse bête » d’impératrice aimait à faire la lecture le soir à son empereur de mari !
Si la question de l’héritier était épineuse, celle des enfants de Joséphine ne l’était pas et, comme dans une famille recomposée aujourd’hui, Napoléon Ier choyait tendrement les enfants de sa femme. Hortense et Eugène furent sans cesse au centre de ses préoccupations et Bonaparte ne renia pas ce surnom d’oncle « Bibiche » dont l’affubla le fils d’Hortense. Ces enfants auraient-ils pu connaître meilleur beau-père ?
Comme dans tous les ménages modernes, les disputes étaient pourtant inévitables. Et si Napoléon Bonaparte imposait sa volonté à l’Europe il y parvenait difficilement dans son propre foyer ! Joséphine dépensait sans compter, et lorsque son mari comblait enfin ses dettes elle avait déjà eut tout le loisir d’en creuser de nouvelles. Lui, attaché à l’ordre et à la régularité, parvenant par son génie à gagner de grandes batailles à travers tout le continent, échoua systématiquement à contraindre Joséphine au respect de ses budgets.
Les préoccupations domestiques du couple impérial étaient-elles si différentes des préoccupations bourgeoises de la même époque ? Si ce n’est l’envergure de la demeure et des dépenses, sont-elles même encore différentes des nôtres ?
Pour s’en convaincre, ajoutons que les animaux de compagnie n’échappaient pas à cette vie bourgeoise. Car la question se posa : qui sortira le chien ? Non pas pour sa promenade quotidienne comme on pourrait le penser mais bien du lit de Joséphine. Désignant un molosse frisottant (un caniche prénommé Fortuné), Napoléon dit à son ami Antoine-Vincent Arnault (1766 – 1834) « Vous voyez bien ce monsieur-là, c’est mon rival. Il était en possession du lit de Madame quand je l’épousai. Je voulus l’en faire sortir : prétention inutile, on me déclara qu’il fallait se résoudre à coucher ailleurs ou consentir au partage. » Napoléon sachant le chien indétrônable (une ironie désagréable pour celui qui s’intronisa lui-même) mais pas éternel, il prit son mal en patience et la minute suivant le trépas de Fortuné, il défendit fermement qu’un remplaçant soit désigné. Peine perdue car Joséphine passa rapidement outre l’interdiction de son époux et fit l’acquisition d’un carlin. Furieux, l’Empereur encouragea alors vivement son cuisinier à acquérir un grand dogue terrifiant (et sûrement affamé) dans l’espoir que ce dernier ferait son repas de l’indésirable toutou.
Tromperies et divorce
Joséphine au début de leur relation et durant leurs premières années de mariage trompa Napoléon avec une désinvolture qui marqua les esprits, au point que Barras lui recommanda la prudence dans ses relations avec Charles Hippolyte (1773 – 1837). Puis, c’est elle qui eut à craindre les tromperies de son mari. Un pressentiment l’inquiéta avec raison lors du séjour, en 1807, de Bonaparte en Pologne. L’Empereur et Madame Walewska (1786 – 1817) tombèrent sincèrement et durablement amoureux et leur idylle donna naissance au premier fils de l’Empereur en 1810, prouvant indirectement l’incapacité de Joséphine à lui donner un héritier et entraînant, à regret, le déclenchement de la procédure de divorce. L’Empereur ne fut donc pas non plus fidèle à Joséphine mais il prit tous les soins pour que sa femme ignore tout de ses liaisons. Une attitude bien éloignée des grands d’Europe qui entretenaient et laissaient parfois s’écharper épouses et maîtresses officielles. Toujours Bonaparte voulut que son entourage et sa famille soient heureux et tranquilles, une préoccupation encore toute empreinte d’un esprit bourgeois.
Dans cette nouvelle société oscillant entre les mœurs de l’Ancien Régime et une modernité post-révolutionnaire, Napoléon et Joséphine formèrent un couple finalement uni qui su dominer les scènes militaire, politique et mondaine chacun par leur talent : lorsque lui « gagne des batailles, Joséphine gagne les cœurs ».
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Bien après leur divorce, les relations entre Napoléon et Joséphine demeurèrent empreintes de tendresse et d’amitié sincère. Les visites de Bonaparte à Joséphine à la Malmaison étaient fréquentes. Il veilla toujours à ce qu’elle ne manque de rien (malgré sa mauvaise manie d’entretenir des dettes) et lui conserva son titre d’Impératrice malgré leur divorce. Elle s’inquiéta toujours de lui, chercha et facilita son mariage avec Marie-Louise d’Autriche (1791 – 1847) et félicita sincèrement son ex-mari à la naissance du Roi de Rome. Toute sa vie et encore à Sainte-Hélène, l’Empereur évoquera avec émotion ses souvenirs de Joséphine.
Si l’histoire s’intéressa peu au second mariage de Napoléon, cela tient sans doute à cette singulière relation qui au XIXe siècle fut certainement aussi insolite qu’elle semble, à nos yeux contemporains, étrangement ordinaire…
Les visages de Napoléon Bonaparte
Il fut le chef d’État post-révolutionnaire le plus portraituré et les images de sa personne firent l’objet d’un commerce enlevé jusqu’à la fin du XIXe siècle. Pendant près de cent ans, Napoléon Bonaparte fut immortalisé par ses partisans comme par ses plus farouches opposants. Il est pourtant bien difficile de se faire une idée précise du visage de cet homme qui travailla toute sa vie à la construction de son propre mythe.
Les portraits du jeune général de l'armée d'Italie
En mars 1796, le général Bonaparte, fraîchement marié, partit pour la campagne d’Italie où rapidement les victoires furent nombreuses et foudroyantes. Son nom jusque là peu connu devint synonyme de gloire. Les gazettes militaires ne tarissaient pas d’éloges sur le jeune général ; et pour cause, Bonaparte les tenait sous sa coupe en ayant confié leur rédaction à des hommes qui lui étaient dévoués. La propagande écrite dressait alors le portrait d’un général héroïque et les images imprimées donnaient forme à ce Napoléon dont la destinée n’était pas due à sa naissance mais bien à ses vertus exceptionnelles. Déjà, l’emprunt aux mythes des héros antiques berçaient le peuple français de rêves glorieux incarnés par une figure qui deviendrait bientôt celle d’un demi-dieu. L’instabilité du Directoire, le choc de la Terreur et les sentiments anticléricaux virulents sous la période révolutionnaire attisaient le désir de voir émerger une figure protectrice capable de redonner à la France son envergure et son prestige. Le jeune général allait se donner littéralement les traits de cette ambition.
Les premiers portraits de Napoléon sont réalisés dans ce contexte de la campagne d’Italie. Aucun portrait officiel d’avant 1795 ne nous est aujourd’hui connu. Le plus ancien est celui tracé au crayon et rehaussé d’aquarelle signé du dessinateur et graveur Giuseppe Longhi (1766 – 1831) et daté de 1796. Le plus ressemblant est celui peint en 1796 – 1797 par le général Bacler d’Albe (1761 – 1824), un des plus anciens compagnons du futur empereur qui possédait l’avantage d’une bonne connaissance du caractère de son camarade. Puis vient un des plus fameux, celui de Jean-Antoine Gros (1771 – 1835) : Bonaparte idéalisé au pont d’Arcole, le visage tourné vers son armée et portant en avant le drapeau français. Déjà, le peintre se plaignait que son modèle n’accordait que quelques instants de pose, reconnaissant qu’il devait se résigner « à ne peindre que le caractère de sa physionomie, et après cela, de [son] mieux à y donner la tournure d’un portrait ». Andrea Appiani (1754 – 1817) réalisa quant à lui le portrait en pied du général peu après la victoire de Lodi (1796), portrait qui connut une grande fortune dans sa version gravée.
Ces artistes posèrent les traits qui définirent le général Bonaparte pendant quelques années : un visage acéré encadré de cheveux fins et longs, un regard aiguisé au dessus d’un nez aquilin et d’un menton proéminent.
Napoléon Bonaparte ne négligea pas de mettre en scène sa propre épopée. À son retour d’Italie, les grandes batailles qu’il avait remportées étaient déjà immortalisées ou en passe de l’être. En 1797, Jacques-Louis David (1748 – 1825), chef de file des peintres néoclassiques, ne s’y trompa pas en s’exclamant à propos de son futur modèle « Oh mes amis, quelle belle tête il a ! C’est pur, c’est grand, c’est beau comme l’Antique ! ». Le général ne le contredirait pas, entendant bien accéder à cette grandeur héroïque en faisant apparaître sa personne comme la fusion des visages mythiques les plus célèbres.
Jacques-Olivier Boudon (1962 – ) nous les décrit dans Grand homme ou demi-dieu ? La mise en place d’une religion napoléonienne (In: Romantisme, 1998, n°100. Le Grand Homme. pp. 131-141) :
[…] tantôt Héraclès lorsqu’il s’attache aux nombreux travaux laissés en suspens par la Révolution, tantôt Alexandre lorsqu’il part à la conquête du monde [l’Italie, l’Égypte], tantôt Hannibal lorsqu’il passe les cols des Alpes pour envahir l’Italie. Il n’est pas loin de ressembler à César quand il franchit, le 18 Brumaire, les limites de la légalité pour « sauver la République », César encore quand, en 1814, il est trahi par ses proches notamment Murat, et par le Sénat. Il est également Alcibiade, rappelé de son exil en 1815 pour régler les difficultés de la France, ou Solon, s’appliquant à doter le pays d’institutions civiles et judiciaires solides et stables.
Homme d’action serein et réfléchi face à la dangerosité de la situation ou des éléments, il est aussi le héros conscient de son devoir, vertueux et téméraire dans les œuvres de Gros ou de David. Ses traits idéalisés souligne un visage marmoréen augurant un avenir glorieux et tragique comme le sont les vies héroïques.
Lorsqu’il devint Premier Consul à la fin de l’année 1799, le jeune héros courageux céda un temps la place au chef d’État sage et magnanime. Les cheveux étaient désormais portés courts et la posture changea ; celle consistant à contrôler étroitement l’image de propagande de Bonaparte demeura elle solidement ancrée. Les peintres devaient rendre l’attitude d’un législateur pondéré et bienveillant, en cela, Antoine-Jean Gros remporta encore tous les lauriers. Dans son portrait en pied, Bonaparte désigne de sa main les nombreux traités qu’il engage au cours de sa politique, son regard se porte au loin, comme imprégné de sa destinée et de celle de son pays. L’habit rouge rappelle la couleur du pouvoir romain. La toile fut reproduite à plusieurs exemplaires tant elle plut au Premier Consul.
Jacques-Louis David proposa également un portrait sur ce thème dont un détail emblématique est toujours aujourd’hui maladroitement compris : Napoléon Bonaparte portant sa main dans son gilet. Il ne s’agit pas de soulager d’éventuelles douleurs à l’estomac mais plutôt d’imiter la posture emblématique du philosophe grec Eschine (Ve siècle avant J.C) – qui certainement ne fut pas épargné par quelques dérangements stomacales, mais dont on préféra retenir l’attitude de pondération qui émane toujours la sculpture le figurant (Musée archéologique national de Naples). L’attitude n’était pas nouvelle car nombreux furent ceux à en tirer parti sans pour autant en gagner les vertus. Cette posture devenue emblématique a fini aujourd’hui par se confondre avec le personnage même de Napoléon Ier, une preuve supplémentaire de l’attention portée à la construction d’un mythe, du vivant même de Bonaparte.
Le portrait de l’Empereur
Le Sacre du 2 décembre 1804 marque le temps fort de l’épopée napoléonienne. Il cristallise l’image de Bonaparte comme l’aboutissement d’un destin héroïque et comme l’avènement d’une ère nouvelle, d’une France nouvelle, qui coïncident avec un siècle nouveau. À l’époque, l’évènement est ressenti et exploité comme tel par le pouvoir. Balzac en témoigne lorsqu’il écrit que l’empire sert de préface au siècle. Désormais, l’Empereur est comparable à Auguste ou Charlemagne dont il se veut l’héritier, ce que traduit parfaitement le Napoléon Ier sur le trône impérial peint par Ingres en 1806.
Aux dires de ses contemporains, il s’agit là d’un des portraits les moins ressemblants tant il est idéalisé ; l’œuvre n’eut pas les faveurs du pouvoir qui lui préféra celle peinte par David où Napoléon apparait en majesté, couronnant son épouse après s’être lui-même couronné, accaparant les pouvoirs d’un Pape relégué à un rôle secondaire. La force des images du sacre transcende les pouvoirs de ce Bonaparte qui de général héroïque s’est élevé par la seule force de ses qualités au rang de demi-dieu.
L’assimilation de la figure divine à la figure impériale n’a rien de fortuit et couronne une stratégie de propagande menée avec brio par ce jeune Corse sans naissance. Le culte impérial va contribuer à enrichir cette synthèse mêlant à l’image de l’Empereur une image quasi-divine en s’appuyant toujours sur des textes. Après avoir signé le Concordat en 1801 et rétabli le calendrier grégorien en 1806, un catéchisme impérial voit le jour la même année. Sa connaissance est indispensable pour accomplir sa première communion et engage « à communier en un même mouvement dans l’amour de Dieu et le respect de l’Empereur. » (Jacques-Olivier Boudon, ibid). Dès lors, l’image de l’empereur rejoint celles de l’Ancien Régime, en les surpassant toutefois car sa dignité et la valeur de demi-dieu qui lui sont prêtées ne sont dues qu’à sa seule volonté et non à sa naissance. Le héros antique transcende ici la figure historique et permet à Napoléon d’accéder au rang de figure mythologique, presque immortelle.
Chaque image sert une propagande réfléchie. Les gravures circulent partout en France et pour une somme modique, on peut acquérir l’image de l’empereur. Sur les médailles ou la monnaie, le visage de Bonaparte est partout présentant son profil couronné de lauriers à l’image des empereurs romains. Tout au long de son règne, il est l’homme d’État providentiel par excellence et beaucoup plus rarement un homme ordinaire dont on voit la physionomie évoluer au fur et à mesure qu’il vieillit.
Les rares portraits de l’exil à Sainte-Hélène
Lorsque l’exil sur l’île de Sainte-Hélène débuta en octobre 1815, Bonaparte était alors un homme fatigué, seulement âgé de 46 ans. La maladie dont il souffrira jusqu’à sa mort s’était déjà déclarée et le fit souffrir de plus en plus régulièrement. Aucun artiste officiel ne l’accompagna dans cet retrait forcé mais ses proches et quelques résidents de l’île le dessinèrent parfois. Ces croquis qui n’étaient plus soumis au strict regard de la propagande d’Empire apparaissent aujourd’hui comme les derniers témoignages, intimes et touchants, d’un homme qui pourtant continua à attiser et à entretenir sa propre légende.
Son masque mortuaire est aujourd’hui le dernier visage, sans fard ni idéalisation que l’on possède du célèbre empereur. Le patient travail de propagande mené par Napoléon sur sa propre image n’a pas pris une ride. Toujours certains traits caractéristiques dessinent sans équivoque la figure unique de cet homme dans les arts, les romans ou le cinéma. Sans que l’on puisse connaître véritablement les traits de sa physionomie, son mythe s’est imposé à tous.
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Chacun conçoit parfaitement sa figure sans pour autant l’avoir jamais réellement connue. Cette approche visionnaire et cette conscience parfaite du pouvoir de l’image, du texte et de la propagande sont parvenues à hisser ce stratège de génie au rang de grand homme, sinon d’immortel.
Néanmoins, notons qu’il subsiste pourtant les traits de l’Empereur immiscés dans le portrait photographié de son fils illégitime avec Marie Walewska (1786 – 1818). Né en 1810, Alexandre Walewska fut de l’avis de ceux qui le connurent, un portrait frappant de son illustre père. Chacun y devinera les traits que notre inconscient collectif prête depuis près de 200 ans à l’une des figures les plus emblématiques de l’histoire de France.



















