Napoléon Bonaparte au jardin
À Sainte-Hélène, Napoléon Bonaparte mène une nouvelle campagne moins militaire que jardinière. En 1819, les abords de la maison de Longwood sont enrichis de jardins dessinés et mis en œuvre par l’Empereur lui-même. Les souvenirs des talents horticoles de Joséphine aidèrent-ils le général corse à remporter cette bataille ? Sans doute mais avec moins de grâce que l’élégante…
Les jardins de Longwood à Sainte-Hélène
Après cinq années d’exil, le rythme quotidien de Napoléon Bonaparte et sa petite cour a ralenti et n’a plus la rigueur impériale de ses débuts. Pourtant…
Nous sommes à l’ouvrage dès 5h du matin, et tu rirais de bon cœur de voir l’Empereur bêche à la main.
écrit le comte Charles-Tristan de Montholon (1783 – 1853) en 1819.
Car en ce début d’année, Napoléon s’est résolu à suivre (pour une fois) une prescription de ses médecins qui lui recommandent de faire de l’exercice. Il aurait pu se contenter d’une promenade quotidienne mais ce genre d’activité manque certainement d’ambition. Remanier les jardins de sa demeure de Longwood, voilà qui a plus d’envergure ! Jamais dans la demi mesure, le Corse entreprend donc une nouvelle carrière jardinière. Deux jardins à la française avaient déjà été dessinés à son arrivée en 1815. Mais en 1819, Napoléon dirige lui-même et à la baguette d’importants travaux dont il a dessiné les plans. Et comme autrefois en campagne il partageait le quotidien de ses soldats, il est le premier à s’emparer d’une bêche ou d’un râteau, donnant à ses compagnons d’exil l’exemple du travail.
D’abord, les nouveaux aménagements entendent apporter un peu d’ombrage aux jardins où Napoléon aime à déjeuner et recevoir. Un peu d’ombre et quelques remparts végétaux contre les vents alizés lui permettent bientôt de profiter davantage de l’extérieur et d’adoucir son exil. Le comte de Montholon, toujours lui, témoigne en février 1819 :
En peu de jours, il parvint ainsi à nous faire élever, en touffes de mauvais gazon, deux murailles circulaires de onze à douze pieds de hauteur sur un diamètre de dix toises, en prolongement de sa chambre à coucher et de la bibliothèque. Sir Hudson Lowe n’y vit d’abord que des abris contre le vent, et ne s’y opposa pas. […] Ce travail fait, l’Empereur fit acheter vingt-quatre grands arbres. Il les fit déterrer avec une motte de terre d’une toise cube. L’artillerie accepta le soin de les faire transporter à Longwood à l’aide de plusieurs centaines de Chinois. L’Empereur dirigea lui-même leur plantation en allée à la suite de la bibliothèque. […] Le jardin de la bibliothèque fut clos à la hauteur du perron du cabinet topographique, ou billard, comme on voudra l’appeler, par une construction demi circulaire en tuf de gazon et à gradins ; chaque rangée de gradins était plantée de rosiers. […] Un semblant de bassin avec jet d’eau [était] formé au centre de ce jardin par une énorme cuve de douze pieds de diamètre sur trois pieds de profondeur, et dans laquelle l’eau était amenée au moyen de tuyau de plomb. Tous ces travaux coûtèrent beaucoup d’argent à l’Empereur, mais ils contribuèrent à prolonger sa triste existence en le détournant, pour quelques moments, de sa douloureuse situation.
Naturellement, des travaux d’une telle ampleur menés tambour battant ne furent pas abattus par la seule volonté de Bonaparte et les efforts conjoints de sa petite cour. Il fallut pour aider l’ancien général faire appel à une main d’œuvre bon marché mais besogneuse qui se trouvait étonnement en grand nombre à Sainte-Hélène. Une importante communauté chinoise occupait en effet l’île, régulièrement augmentée de nouveaux colons confucianistes qui débarquaient en rade de Jamestown après avoir opportunément emprunté les navires de la Compagnie des Indes depuis Canton ou Shanghaï.
À Longwood, dès l’arrivée de Bonaparte, plusieurs Chinois fournissaient une aide discrète et régulière au bon fonctionnement de la maison. Leur rôle sera de plus en plus important et sans eux, les jardins de Napoléon n’auraient sans doute pas vu le jour aussi rapidement. Sans même parler du petit kiosque chinois qui fut construit et installé sur la propriété de Longwood !
L’entente entre ces travailleurs opiniâtres et l’irascible Bonaparte ne fut pas toujours au beau fixe (qui a jamais pu prétendre à une entente au beau fixe avec l’Empereur ?) mais sans doute un respect mutuel s’était instauré. Ce Français méconnu des Chinois d’alors, dont on leur assurait qu’il avait jadis régné sur le monde devait, au jardin, détonner avec l’idée que les ressortissants de l’Empire du Milieu se faisaient d’un empereur… La mise de Napoléon, en veste et pantalon de nankin, coiffé d’un large chapeau de paille éveilla un jour chez les travailleurs un rire irrépressible si bien que Bonaparte comprenant qu’ils riaient de son vêtement, ne s’en vexa pas, bien au contraire. S’adressant à son médecin François Antommarchi (1780 – 1838) :
C’est mon costume ! Il est en effet assez plaisant. Mais il ne faut pas qu’en riant ils ne soient brûlés par la chaleur ; je veux que chacun d’eux ait aussi son petit chapeau de paille, c’est un petit cadeau que je leur fais.
L’image qu’éveillait Napoléon Bonaparte au jardin ne fut pas seulement étonnante aux yeux orientaux. Elle rejoignit la sphère intellectuelle et philosophique dans les discussions politiques européennes. Avait-il fallu l’exiler au bout du monde, sur un îlot inhospitalier, pour qu’enfin ce général élevé au rang d’empereur ne soit plus une menace pour les puissances européennes ? Maintenant qu’il était surveillé nuit et jour, que des navires gardaient en permanence Sainte-Hélène dans la crainte d’une fuite aussi soudaine que fulgurante, voilà que Napoléon Bonaparte devenait jardinier !
Avide lecteur de Rousseau dans sa jeunesse, Bonaparte donnait à ses contemporains l’image d’une réconciliation heureuse et apaisée avec la nature idéale. Ce général que ses ennemis affirmaient sanguinaire, on le voyait immortalisé appuyé sur une bêche, portant un humble chapeau de paille en lieu de son légendaire bicorne. L’aura de l’Empereur s’en trouva encore enrichie. À l’image de martyr s’ajouta celle d’un grand homme qui, retiré des plus hautes fonctions du pouvoir, retrouvait sans peine la simplicité de « cultiver son jardin ». L’effet était en Europe saisissant, bien que la réalité au large de l’Afrique soit toute autre…
Ce retrait du monde, dans un jardin – qu’on se figurait alors presque originel – creusait un profond fossé avec celui qui avait durablement marqué les esprits de l’Empire, le jardin de Joséphine à la Malmaison. Car si ce dernier se voulait comme la reconstitution d’une nature luxuriante et exotique, il était aussi un emblème de la rareté et du luxe qui l’opposait en tous points à celui de Napoléon à Sainte-Hélène.
Joséphine et les jardins de la Malmaison
Probablement les souvenirs nostalgiques de son enfance créole amenèrent Joséphine à développer un intérêt sincère pour la botanique. Sa passion pour les fleurs et les végétaux transforma petit à petit le jardin de la Malmaison en un jardin aussi idéal qu’expérimental, expérience unique et spectaculaire qui permit à plus de de 200 plantes de fleurirent pour la première fois en France. Ces variétés, véritables raretés délicatement parfumées et colorées, étaient à l’époque un luxe éphémère exigeant un soin aussi minutieux que dispendieux.
La passion de Joséphine pour les roses est sans doute la plus connue puisque l’Impératrice réalisa la prouesse d’en réunir entre 500 et 600 espèces aussi bien des variétés cultivées en massifs que d’autres horticoles, lointaines et fragiles, provenant d’Asie centrale, d’Europe ou d’Amérique et que l’on conservait dans une serre chauffée.
Cette serre immense, détruite en 1827, fut la plus grande de son temps. Longue de 50 mètres, elle était chauffée par des poêles à charbon et pouvait abriter des arbustes hauts de 5 mètres. À l’intérieur, André Thouin (1747 – 1824), alors jardinier principal du Muséum national d’histoire naturelle, était en charge des espèces rapportées par les explorateurs botanistes, eux-mêmes commandités par Joséphine. La collection était incomparable : dahlia, pivoine arbustive, hibiscus et camélia s’épanouissaient pour la première fois en France parmi des centaines d’autres espèces exotiques.
Dans une lettre adressée à Antoine-Claire Thibaudeau (1765 – 1854) en remerciement d’une « magnifique collection » de graines qu’il lui avait envoyée, Joséphine de Beauharnais confiait au préfet des Bouches-du-Rhône :
C’est pour moi une joie inexprimable de voir se multiplier dans mes jardins les végétaux étrangers. Je désire que la Malmaison offre bientôt un modèle de bonne culture et qu’elle devienne une source de richesse pour les départements. C’est dans cette vue que j’y fais élever une innombrable quantité d’arbres et d’arbrisseaux des terres australes et de l’Amérique septentrionale. Je veux que, dans dix ans, chaque département possède une collection de plantes précieuses sorties de mes pépinières.
Les jardins de la Malmaison étaient pour Joséphine une immense fierté et, comme le notait Madame de Chastenay (1771 – 1855), « la botanique lui doit en partie l’extension qu’elle acquit vers ce temps en France. » Joséphine, qui en avait parfaitement conscience, ne manquait jamais de le rappeler au Tout-Paris. En témoigne cet herbier luxueux composé des superbes aquarelles du peintre Pierre-Joseph Redouté et des descriptions du botaniste Étienne-Pierre Ventenat. Intitulé Jardin de la Malmaison, il s’agit sans doute d’un des plus beaux livres de fleurs jamais réalisés, tiré à seulement 200 exemplaires et uniquement offerts aux visiteurs de prestige de Joséphine.
Dans l’avant propos Ventenat, s’adressant directement à l’Impératrice, soulignait qu’elle avait réalisé « le plus doux souvenir des conquêtes de [son] illustre mari ».
En quinze années, les jardins de la Malmaison ne s’enrichirent par seulement de centaines d’espèces végétales mais gagnèrent aussi en espace jusqu’à atteindre une superficie de 726 hectares. En plus de la serre chaude, une orangerie dessinée par les architectes Percier et Fontaine en 1800 accueillaient en hiver les orangers qui composaient les deux rangées bordant l’allée principale du château.
Modelant les jardins et ses aménagements selon ses goûts et ses envies, Joséphine céda finalement à la vogue du jardin anglais dont elle confia la composition à Louis-Martin Berthault (1770 – 1823), architecte paysagiste. Celui-ci dessina un parc qu’il ponctua du fabriques dont un Temple de l’Amour et un bassin surmonté d’une statue de Neptune sont parmi les plus belles. Il dégagea un lit pour y installer une rivière sinueuse et un petit lac navigable.
L’ensemble atteignit des sommets de beauté et d’élégance dans lesquels on décèle, comme à l’intérieur de la Malmaison, l’impérieux besoin de la maîtresse des lieux d’accumuler les belles choses.
En 1819, presque cinq années ont passé depuis la mort de Joséphine. À Sainte Hélène, les jardins qu’entreprend Napoléon sont sûrement empreints du souvenir de ceux de la Malmaison. Mais quand l’un était gouverné par la botanique et les raretés, l’autre semblait seulement travailler à retrouver le souvenir paisible d’une quiétude lointaine. Ses compagnons d’alors l’affirment, Bonaparte passa dans ses jardins de Saint Hélène certains des moments le plus agréables de son exil.
Que buvait-on à la table de Napoléon ?
Après avoir mis à l’honneur la gastronomie sous l’Empire et les plats préférés de Napoléon Bonaparte, intéressons-nous à ce qu’on buvait à sa table. Sans surprise, les amateurs de vins préfèreront sûrement les goûts éclectiques et exotiques de Joséphine à la frugalité napoléonienne !
Que buvait Napoléon Bonaparte ? Nous le savons peu porté sur la bonne chère et plus sensible à la simplicité d’une gastronomie familiale ou militaire. Si l’homme n’était pas plus amateur de vin que de mets raffinés, il avait pourtant ses préférences. Quant aux invités de sa table, ils n’avaient crainte de mourir de soif : la cave de la Malmaison recelait des trésors sélectionnés avec soin par Joséphine de Beauharnais.
Napoléon Bonaparte, un buveur raisonnable
En homme d’habitude, Bonaparte mange presque toujours la même chose et bois tous les jours le même vin de Bourgogne, ce chambertin qu’il coupe d’eau glacée. Constant (1778 – 1845), le valet de chambre de Napoléon de 1800 à 1814 rapport cette habitude :
L’Empereur ne buvait que du chambertin et rarement pur.
Le fait est confirmé par Mademoiselle Avrillion (1774 – 1853), la première femme de chambre de Joséphine. Le mélange idéal de vin et d’eau s’équilibre d’une moitié de l’un et d’une moitié de l’autre. À raison d’une bouteille de 50cl au déjeuner et au dîner, il fallait tenir prêtes les bouteilles dans tous les endroits fréquentés par Bonaparte. L’habitude commença dès qu’il fut général puisqu’il fallut emporter en Égypte des caisses de ce bourgogne. Si la campagne fut victorieuse pour le futur Premier Consul, elle fut désastreuse pour ses bouteilles qui supportèrent difficilement les changements de températures. À l’époque, le soufre ne fait pas partie de la production habituelle du vin et, malheureusement, son absence transformait souvent le vin en vinaigre.
En conditions habituelles néanmoins, on commençait déjà à faire vieillir le nectar grâce à des bouteilles de verre opaque dont le bouchage au liège conservait avec plus de sécurité l’intégrité du breuvage. Ordinairement, on servait à Napoléon Bonaparte puis à Napoléon Ier – les deux conservant une parfaite linéarité dans leurs habitudes – un chambertin âgé de 5 ou 6 ans qui était fourni par la maison Soupé et Pierrugues située au 338, rue Saint-Honoré à Paris. Les négociants avaient pour mission de fournir toutes les résidences impériales et « sur les champs de bataille, les fils de ces messieurs suivaient l’Empereur à tour de rôle » témoigne encore le valet Constant. L’art de la table adoptant le service à la russe et délaissant celui à la française, l’attention aux bouteilles étaient bien différente du siècle précédent et le vin était mis en bouteilles de verre manufacturées à Sèvres et marquées du N couronné.
Je ne peux vivre sans champagne, en cas de victoire, je le mérite, en cas de défaite j’en ai besoin.
On prête cette citation à Napoléon Bonaparte. Et sans doute l’a-t-il prononcée. Son goût pour la frugalité n’est plus à prouver et le champagne est un des rares plaisirs gastronomiques qu’il apprécie véritablement. Preuve en est dans les archives de la maison Moët qui conserve les traces comptables des commandes passées par le célèbre Corse. La toute première est au nom de Napoléon Bonaparte, Premier Consul de Paris à la date du 27 thermidor an 9 (15 août 1801, le jour de l’anniversaire de ses 32 ans !) puis une autre est passée en 1803. Une fois Bonaparte devenu Napoléon Ier, les commandes sont destinées à l’Empereur et sa famille. Quelques mois avant la bataille d’Austerlitz, début septembre 1805, une commande de l’Empereur est expédiée à Strasbourg et sans doute s’apprête-t-elle sans le savoir à célébrer un grand moment de l’Histoire. Joséphine ou encore Jérôme Bonaparte se rencontrent également dans les archives comptables de la célèbre maison de champagne.
À la tête de cette dernière, Jean-Rémy Moët, alors maire d’Épernay, ne semble pas avoir rencontré l’Empereur venu dans sa ville seulement attiré par l’attrait des fines bulles. Napoléon Ier aurait sympathisé avec cet homme qui l’accueilla chez lui et qui reçu, de la main de l’Empereur, la Légion d’honneur.
Joséphine et la cave aux merveilles de la Malmaison
L’inventaire de la cave de Joséphine de Beauharnais en 1814 révèle l’étendue du goût raffiné de la propriétaire de la Malmaison. Plus de 13000 bouteilles sont recensées au décès de l’ancienne impératrice avec en bonne place de nombreux vins liquoreux en provenance de vignobles allant de l’Andalousie au Portugal an passant par les côtes du Languedoc, les îles de Madère et des Canaries. Ces vins appréciés pour leur douceur étaient servis lors des collations de l’après-midi ou bien au dessert à l’occasion des nombreuses réceptions et repas organisés par Joséphine.
Haut lieu de réunion de l’élite et des proches de la famille impériale, la réputation de la table de la Malmaison a traversé le temps. Elle est assurément un incontournable de l’histoire de la gastronomie et de l’art de la table à la française. Joséphine de Beauharnais, savamment conseillée par les meilleurs palais de l’Empire (Cambacérès et Talleyrand en premier lieu), brilla par un choix audacieux de crus prestigieux et d’alcools exotiques, souvenir de sa Martinique natale.
Crus bordelais et bourguignons, champagnes, côtes du Rhône et du Rhin, muscats de Lunel et du Roussillon, vermouth, liqueurs italiennes et des îles étaient régulièrement servis à table. Surtout le rhum était une excentricité créole qui ravissait les invités, d’autant plus lorsqu’il était servi sous forme d’un punch, une boisson déjà à la mode au XVIIIe siècle mais qui devint incontournable sous l’Empire. Joséphine en raffolait, le faisant scrupuleusement préparer avec les cinq ingrédients alors indispensables : du thé, du sucre, de la cannelle, du citron et du rhum. Raison pour laquelle le bol à punch faisait partie des services… à thé !
Pour plaire aux dames, le punch était servi glacé. D’aucuns affirment que c’est au Procope qu’on le bu ainsi en premier car ce punch très frais atténuait le goût de l’alcool et séduisait ainsi davantage la gente féminine. L’histoire ne dit pas si Joséphine le buvait ainsi au coucher.
Car si l’impératrice n’était pas une grande consommatrice de boisson alcoolisée, elle buvait souvent, avant de dormir, un petit verre de punch. Rien d’étonnant car on prêtait à ce breuvage la vertu d’assurer un sommeil doux et tranquille. La présence d’un bol à punch dans une chambre à coucher n’avait donc, au début du XIXe siècle, rien d’incongru. Rappelons que cette époque étant révolue, ce n’est plus le cas aujourd’hui et qu’il serait du plus mauvais goût de remplacer votre doudou par une bouteille de rhum, fusse-t-il agrémenté de sucre et d’épices.
Lorsqu’en 1815 Bonaparte est exilé à Sainte-Hélène, son quotidien en est naturellement bouleversé. Son chambertin ne supporte pas le voyage et les Anglais lui servent un claret que l’Empereur déchu n’apprécie pas. Parfois on le voit élaborer quelques tractations pour échanger quelques bouteilles contre du bourgogne, sans succès.
On fait venir du Cap pour lui un vin du vignoble de Constancia, le Grand Constance qui reste encore connu aujourd’hui sous le nom de « vin de Napoléon ». En 2016, une bouteille de Grand Constance datée de 1821 et destinée à Bonaparte fut vendue pour 1550€. Un souvenir fragile du quotidien des derniers jours de l’Empereur.
Napoléon Bonaparte, joueur d'échecs
Jeu stratégique par excellence, symbolisation élégante de l’art de la guerre, les échecs sont depuis le Moyen-Âge le roi des jeux et le jeu des rois. Napoléon Bonaparte ne pouvait y rester indifférent sans pourtant, et c’est surprenant, jamais devenir un joueur brillant !
Napoléon, (mauvais) joueur
Si Napoléon Bonaparte éveille souvent l’enthousiasme béat ou la haine aveugle, personne ne semble remettre en question son génie stratégique. Naturellement, un pareil talent semblerait trouver dans la pratique pacifique et régulière du jeu d’échecs l’exaltation de cet esprit stratège remarquable. Or il n’en est rien. Napoléon apprit certainement les règles des échecs lorsqu’il était élève à Brienne ; le jeu faisait en effet partie des nombreuses qualités que la bonne société jugeait nécessaires à un jeune homme. Alors qu’il s’installe à Paris, le « petit lieutenant » vient s’exercer à « pousser le bois » au Café de la Rotonde ou au très couru Café de la Régence, repaire des meilleurs joueurs d’échecs depuis le milieu du XVIIIe siècle.
La période révolutionnaire, goûtant peu le rôle central accordé à la pièce du Roi, avait tenu quelques années les échecs dans l’ombre, remaniant la forme sans en changer le fond de manière à ce que le jeu épouse la cause républicaine. Mais l’engouement – jamais éteint – pour la forme traditionnelle revint bientôt et Napoléon n’y fut pas insensible. Tant que le jeune lieutenant n’eut pas encore ébloui la France avec la fulgurante campagne d’Italie, il ne sembla pas que l’on se préoccupa de son aisance sur l’échiquier. Néanmoins, avait-t-il montré l’étendue de son génie militaire sur le terrain italien qu’on vint à imaginer qu’il était tout aussi redoutable accoudé à une table de jeu. Il n’en était rien.
Notons d’abord que la conception des échecs au tournant du XVIIIe siècle était bien différente d’aujourd’hui. La théorie stratégique et la préparation des attaques étaient quasiment nulles et le sens de positionnement à peine envisagé. On souhaitait briller sur l’échiquier du même éclat que l’assaut final d’une bataille homérique. Les parties étaient agressives et les attaques démarraient rapidement sans qu’on hésite à sacrifier pièces et pions pour obtenir un mat spectaculaire. Néanmoins, les cercles d’amateurs et de champions se structurèrent peu à peu, les traités se multiplièrent et la stratégie se développa. François-André Danican Philidor, surnommé « le Grand » (1726 – 1795), sans doute le meilleur joueur de son époque, fut aussi le premier à bousculer la vision intuitive et imaginative des échecs en faisant paraître un des tout premiers traités sur le jeu.
Probablement la manière de jouer de Napoléon était emprunte de l’ancienne et de la nouvelle manière. Mais là où le futur Premier Consul brillait et savait jouer de son talent, il perdait son avantage sur l’échiquier. En effet, de chaque côté du plateau, les adversaires font face au même terrain et sont en possession des mêmes informations d’effectifs. Impossible dans ce cas pour Bonaparte de tirer profit des avantages et inconvénients d’un terrain naturel, impossible de bluffer sur le nombre de soldats par contingent. Sur l’échiquier, les deux adversaires sont sur un terrain égal ; la stratégie et l’inventivité à déployer ne sont pas les mêmes. Le journaliste et écrivain Jean-Claude Kauffmann résume ainsi le jeu que l’on attribue à Napoléon :
Le stratège d’Austerlitz et de Friedland qui tenait le champ de bataille pour un échiquier était un médiocre joueur d’échecs. Il se ruait naïvement sur l’adversaire et se faisait facilement capturer ce qui ne l’empêchait pas de tricher effrontément.
Bonaparte trichait. C’est un fait bien avéré et pas seulement aux échecs ! On connait son caractère impatient et parfois (souvent ?) difficile, il est assez aisé de l’imaginer en plus, mauvais joueur. Peut-être eut-il été meilleur – aux échecs en tous cas – s’il avait eu la possibilité de mieux étudier le jeu. Ce grand lecteur n’eut peut-être pas l’occasion de se pencher sur les traités nouvellement publiés. Toute sa vie il affectionna ce jeu sans être un joueur de premier rang.
En Égypte, il jouait avec le contrôleur des dépenses de l’armée Jean-Baptiste-Etienne Poussielgue (1764 – 1845) et avec Amédée Jaubert (1779 – 1847), membre de la Commission des sciences et des arts et interprète. En Pologne, c’est avec Murat (1767 – 1815), Bourrienne (1769 – 1834), Berthier (1753 – 1815) ou le duc de Bassano (1763 – 1839) qu’il joua plusieurs parties. Comme un ami proche, Bourrienne témoigne avec sincérité du jeu de Bonaparte tandis que Hugues-Bernard Maret, duc de Bassano y va d’une touche de flatterie :
Bonaparte jouait aussi aux échecs, mais très rarement, et cela parce qu’il n’était que troisième force et qu’il n’aimait point être battu à ce jeu. Il aimait bien jouer avec moi parce que, bien qu’un peu plus fort que lui, je ne l’étais pas assez pour le gagner toujours. Dès qu’une partie était à lui, il cessait le jeu pour rester sur ses lauriers.
Louis Antoine Fauvelet de Bourrienne, Mémoires
L’Empereur ne commençait pas adroitement une partie d’échecs. Dès le début, il perdait souvent pièces et pions, désavantages dont n’osaient profiter ses adversaires. Ce n’est qu’au milieu de la partie que la bonne inspiration arrivait. La mêlée des pièces illuminait son intelligence, il voyait au-delà de trois à quatre coups et mettait en œuvre de belles et savantes combinaisons.
Hugues-Bernard Maret, duc de Bassano
Probablement le duc aura vu le jeu de l’empereur dans un jour faste… À moins qu’il ait été ébloui par le faste plus que le jeu ! Car Napoléon Bonaparte n’était pas du genre, on s’en serait douté, à accepter facilement la défaite. Par ailleurs, il était impatient, tapait du pied ou jouait du tambour sur la table lorsqu’il jugeait son adversaire trop lent, ce qui ne manquait pas de déranger l’arrangement des pièces sur le plateau… Que son adversaire soit humain ou mécanique, son attitude était la même. Une certitude acquise lors de cet épisode célèbre qu’on ne se lasse pas de raconter.
En juillet 1809 au palais de Schönbrün à Vienne, une partie d’échecs historique s’apprête à avoir lieu. L’installation de l’échiquier et de l’un des deux adversaires est laborieuse ; et pour cause : il s’agit d’installer un automate. Imaginé et fabriqué par le baron Wolfgang von Kempelen (1734 – 1804), ce « Turc » mécanique a déjà disputé des parties avec quelques grands du monde parmi lesquels la Grande Catherine (1729 – 1796) ou encore Benjamin Franklin (1706 – 1790) lors de l’installation de l’automate au Café de la Régence à Paris en 1783.
En 1809 cependant, la machine savante n’appartient plus au baron mais à Johann Nepomuk Mälzel (1772 – 1838) mais suscite toujours l’enthousiasme (ainsi que la suspicion, un sentiment bien naturel qui sera plus tard légitimé). Napoléon Bonaparte accepte la confrontation avec l’automate. La partie fut chaotique car l’automate semblait parfaitement capable de reconnaître un tricheur lorsqu’il en voyait un ! Ainsi, le Turc remettait à sa place un pion ou une pièce dès que son adversaire s’essayait à tricher. Un mauvais pli que Bonaparte n’eut aucun scrupule à exercer face à la machine. Seulement, l’automate agacé balayait systématiquement l’échiquier du bras après trois tentatives frauduleuses ce qui, évidemment, ne manqua pas d’arriver avec l’Empereur. Le Turc mécanique battit ainsi Napoléon Ier par disqualification.
En 1834, la supercherie fut révélée. L’automate n’était doué d’aucune intelligence mécanique. Un jeu de miroirs et de bras articulés permettait à un joueur de petite taille de se glisser sous l’automate et le plateau et de jouer brillamment contre tous les adversaires prestigieux auquel il était confronté. Quoi qu’il en soit, il faut néanmoins reconnaître que ce (ou ces ?) joueur aussi anonyme fut-il faisait partie des meilleurs joueurs d’échecs de l’époque !
Napoléon à Sainte-Hélène
En 1815, Napoléon Bonaparte fut exilé à Sainte-Hélène, une île aussi éloignée de l’Europe que du tempérament de l’Empereur déchu. L’activité effrénée et permanente de Bonaparte contrastait avec l’imperturbabilité de ce rocher isolé, à croire qu’à force de travail il serait capable de le faire bouger. Évidemment, il fallut bien s’occuper et tenter de recréer un environnement à la hauteur du personnage qui, pourtant, n’eut jamais ni la difficulté ni le dégoût de la vie spartiate. Les journées étaient souvent studieuses mais presque chaque jour, Napoléon aimait à jouer aux échecs. La grandiloquence toute XIXe siècle du journal spécialiste du jeu, La Palamède, rapporte ce goût toujours prononcé de Napoléon pour l’échiquier :
Si le jeu d’échecs n’avait pas déjà atteint une haute noblesse, il s’ennoblirait en donnant quelques instants de divertissement heureux au plus grand des prisonniers et des exilés.
La Palamède, 1836
Une assertion poétique vite rafraîchie par Las Cases :
Il était infiniment peu fort aux échecs.
Il y a fort à parier que Napoléon ne remporta pas beaucoup de victoires ! D’autant que Madame de Montholon qui assista à nombre de parties durant l’exil, ajoutait que :
Pièce touchée, pièce jouée, mais c’était seulement pour son adversaire. Pour lui [Napoléon], c’était différent et il avait toujours une bonne raison pour que cela ne comptât, si on lui faisait l’observation, il riait.
Au moins, l’air insulaire semblait avoir adouci son caractère de mauvais joueur (aux échecs au moins) !
À son départ précipité de France, on sait qu’un échiquier fut emporté à la hâte dans les bagages. Néanmoins, Napoléon Bonaparte eut à sa disposition pendant son séjour au moins deux échiquiers de Chine dont un lui fut offert par… un Anglais.
Le 4 juillet 1817, des caisses en provenance de Chine et destinées à Bonaparte arrivèrent à Sainte-Hélène. Dans l’une d’elles, un superbe échiquier et ses pièces en ivoire et cinabre était le cadeau à l’empereur de John Elphinstone. L’homme était alors directeur du comptoir de Canton pour la Compagnie des Indes orientales et exprimait par ce cadeau élégant sa gratitude pour Napoléon. Ce dernier avait en effet sauvé la vie du frère de Lord Elphinstone pendant la campagne de Belgique en 1815 en exigeant que cet aristocrate écossais grièvement blessé et fait prisonnier soit soigné. La reconnaissance zélée qu’exprima le Lord poussa le détail jusqu’à frapper du monogramme impérial toutes les pièces du jeu. Un détail qui flatta l’empereur mais qui agaça encore davantage (car il fut toujours à cran) son geôlier Hudson Lowe qui accepta à contre-cœur et après plusieurs jours, de transmettre son présent à l’illustre prisonnier français.
Ce geste de Lord Elphinstone impressionna davantage Napoléon que le jeu lui-même dont les pièces étaient impressionnantes. La tour en particulier était un éléphant énorme qui éveilla l’amusement de Bonaparte : « Je devrais avoir besoin d’une grue pour déplacer cette tour ! » (Le Palamède, 1839).
Certaines pièces des différents jeux d’échecs qu’il possédait furent distribuées à ses compagnons d’exil lors des étrennes. Il semble que le Maréchal Bertrand en reçu quelques-unes en janvier 1817 sans que l’on puisse affirmer avec certitude de quel jeu précisément il s’agissait. Aujourd’hui un jeu et quelques pièces sont conservés dans les musées français et en main privée et parfois, des pièces resurgissent du passé lors de ventes aux enchères. De bien ténus souvenirs de la vie, du caractère et des travers d’un Napoléon Bonaparte fin stratège sur le terrain mais tricheur invétéré sur l’échiquier !
Napoléon et la table : un paradoxe gastronomique
Si Napoléon Bonaparte ne fut pas un grand amateur de gastronomie, il n’en mesurait pas moins l’importance de la table dans la pratique quotidienne de la politique et de la diplomatie. Il délégua volontiers ces repas qui l’ennuyaient à ses maréchaux qui n’y voyèrent pas pénitence, poussant même l’art de la table à un niveau tel que la gastronomie française rayonna partout d’un éclat qui brille encore aujourd’hui.
L’âge d’or de la gastronomie française
Sans doute il y eut un avant et un après l’Empire dans l’histoire de la gastronomie française. Mais là où nous attendrions notre Napoléon législateur de la bonne chère, il n’en est rien. Pis, si Bonaparte avait pu déléguer à un autre la nécessité de se nourrir, il y a bien des chances pour qu’on eut aujourd’hui aucun couvert à attribuer à ce personnage. Pourtant, le contexte au tournant du XIXe siècle favorise un remaniement des cartes (mais pas encore des menus, dont l’habitude ne se répand qu’au milieu du XIXe siècle) car après la Révolution, on assiste à un rapide et remarquable développement des restaurants et des grands traiteurs. Les Français avaient-ils plus d’appétit à cette époque que sous l’Ancien Régime ? Évidemment non. Mais les chefs autrefois au service dans les cuisines nobles, princières et aristocratiques eurent bien vite un impérieux et ironique besoin de se nourrir. Leurs employeurs ayant émigré en partie et raccourci pour beaucoup, il fallut bien trouver de quoi vivre en pratiquant ce qu’on savait le mieux faire, à savoir nourrir ceux qui s’y prenaient de la mauvaise manière. Car dès le XIXe siècle, on décela dans une partie aisée de la population une maladresse dans le maniement des fourneaux couplée à un pouvoir d’achat qui excusait largement cette incompétence incongrue. Les chefs désœuvrés s’empressèrent donc de fournir aux gourmets affamés des lieux où ils retrouvaient tout le confort de la satiété en échange d’un allègement significatif de leur bourse. Et un ballet bien rodé et parfaitement synchrone voyait les ventres enfler à mesure que les porte-monnaie s’asséchaient. Les restaurants naquirent ainsi, se développant et s’adaptant à toutes sortes de clients et de budgets quand parallèlement s’installaient les grands traiteurs, offrant les services d’un restaurant à domicile pour ceux à qui manquait le service fastueux de l’Ancien Régime. Entre 1800 et 1815, les tout jeunes restaurants sustentent quotidiennement le public le plus en vu ou en passe de le devenir ; on va volontiers Chez Méot, rue de Valois, qui devient bientôt le Bœuf à la mode ou bien il faut être au Café Véry au Palais-Royal. Ouvert en 1808, il est le premier restaurant à prix fixe de Paris et considéré comme le meilleur de la ville. Balzac l’évoque d’ailleurs dans la Comédie humaine puisque Lucien de Rubempré y fait son premier déjeuner parisien :
Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d’Ostende, un poisson, un macaroni, des fruits … Il fut tiré de ses rêves par le total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait un mois de son existence à Angoulême.
Les restaurants au moins et la table plus largement sont un luxe nouveau qui distingue autrement qu’avec les particules ceux qui comptent de ceux qu’on oublie. Bonaparte eut la bonne idée, malgré son peu de goût pour ces choses, de ne pas négliger l’art de la table, l’utilisant pour sa politique et sa diplomatie dès qu’il se trouva dans la position de gouverner ou de négocier. Ce sont Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753 – 1824) et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754 – 1838) qui furent notamment les émissaires les plus zélés dévolus à cette tâche, Napoléon devenu Empereur les y avait largement encouragé et aucun ne se fit donc prier :
Accueillez à vos tables toutes les personnalités françaises et étrangères de passage à Paris auxquelles nous avons à faire honneur. Ayez bonne table, dépensez plus que vos appointements, faites des dettes, je les paierai !
L’importance de la gastronomie dans la diplomatie française était déjà actée en janvier et février 1801 lorsque survint cette anecdote pendant le congrès de Lunéville. Cambacérès alors second Consul apprend que le premier a défendu que le courrier ne distribue à Lunéville, le temps du congrès, rien d’autre que des dépêches et des courriers, empêchant de fait la livraison des poulardes et des pâtés. Cambacérès s’en plaignit à Bonaparte qui dut céder devant l’impérieuse nécessité :
Comment voulez-vous qu’on se fasse des amis si l’on ne peut plus donner des mets recherchés ? Vous savez vous-même que c’est en grande partie par la table que l’on gouverne.
Cet argument fameux du second Consul était chez Talleyrand rien moins qu’une loi. D’abord connu comme prêtre – dont les frasques libertines et l’intégrité relative contredisent une éventuelle inclinaison naturelle vers des principes religieux – Talleyrand fut sans aucun doute un diplomate hors pair, peut-être un des plus grands de l’Histoire, ainsi qu’un gourmet tout aussi remarquable. À défaut d’être assidu à l’office religieux il fut toujours scrupuleux à celui de ses cuisines. Chaque jour il s’y rendait, discutait et étudiait chaque plat avec sa brigade à la tête de laquelle il nomma le chef cuisinier Antonin Carême (1784 – 1833), duquel nous parlerons plus tard. Car comme il l’expliquera à Louis XVIII, Talleyrand pour exercer son art a « plus besoin de casseroles que d’instructions écrites ». Et pour cause ! Ce fin gourmet usait de la table comme d’une arme de diplomatie et son service à la française se révélait littéralement à l’écoute des invités : à chaque convive était attaché un valet qui se chargeait de verser la boisson, retirer le verre vide et servir à l’assiette les plats tous disposés sur la table ensemble et en même temps. Patientant sagement et discrètement, chaque valet en retrait écoutait attentivement les propos de son maître d’un soir et rapportait scrupuleusement le lendemain à Talleyrand tout ce qui s’était dit à table la veille.
Surnommé le Diable boiteux, il fut dit que « Le seul maître que Talleyrand n’ait jamais trahi est le fromage de Brie », une assertion acerbe qui selon le point de vue qu’on adopte…se vérifie toujours.
Talleyrand fut un politicien et diplomate redoutable, très intelligent et incisif, il n’épargnait personne. La rivalité qui l’opposa à Cambacérès prit également le chemin de (la) table grandissant l’aura de la gastronomie en un rien de temps grâce à une surenchère permanente entre les deux fines bouches.
Les tables de l’Empire au service du pouvoir
Citons plusieurs cuisiniers de talent qui mirent couteaux et poêlons au service du pouvoir : François Claude Guignet, dit Dunant (ou Dunand), cuisinier entré très tôt au service de Bonaparte et à qui l’on doit le célèbre poulet Marengo, bricolé à la va-vite après la victoire du même nom, en juin 1800 dans le Piémont. André Viard (1759 – 1834), auteur du célèbre Le Cuisinier impérial, ou l’art de faire la cuisine et la pâtisserie pour toutes les fortunes, ouvrage qui aura la souplesse de s’adapter tout au long du tumultueux XIXe siècle devenant Le Cuisinier royal, puis Cuisinier national et à nouveau Cuisinier impérial… Qu’importe les régimes pourvu qu’on ait la graisse ! Viard, personnage discret mais, dit-on, excentrique, fut un génie dans son domaine s’attirant de fait les attentions de Cambacérès qui lui confia plusieurs fois l’organisation de ses repas grandioses. Mais certainement, le nom du plus célèbre d’entre tous ne le destinait pas à faire bombance, il présageait même du contraire. Antonin Carême (1784 – 1833) fut de son vivant qualifié de « roi des chefs et chef des rois », le premier aussi à porter ce titre de « chef ». D’abord pâtissier, le jeune homme s’inspirait de l’architecture pour ériger des constructions sucrées spectaculaires qui furent bientôt reconnues comme de délicieux centres de table. Les architectures prenaient l’aspect de temples, de ruines antiques et de pyramides ce qui ne manqua pas de séduire le service du Premier Consul. Carême étudia sans relâche et s’essaya avec succès à la cuisine, lui permettant d’entrer au service d’un Talleyrand qui le défia de cuisiner une année entière, sans jamais se répéter et en utilisant uniquement des produits de saison. Le défi relevé avec succès, la renommée de Carême fut faite aussi bien en France qu’à l’étranger.
Si Napoléon est (presque) parfaitement indifférent aux plaisirs culinaires, il n’ignore pas qu’il est certainement le seul dans cette disposition. Joséphine, ayant le goût sûr en toutes choses, est donc chargée des réceptions à la Malmaison, Cette activité n’éveillera pas chez elle un goût soudain et passionné pour la comptabilité. Comme en ce qui concerne l’aménagement de sa résidence, ses toilettes, ses parures, ses œuvres d’art, son jardin ou encore son chien, elle dépense résolument et sans jamais chercher à marchander ; une éminente qualité d’après les vendeurs, une tare agaçante d’après son Empereur de mari.
Rien que pour le vin, les dépenses s’élevaient à environ 50 000 francs par an (soit environ 50 000 fromages ou 2500 kg de beurre). Pour éblouir les invités de marque qui ne manquaient pas de défiler dans la résidence préférée de l’Impératrice, rien n’était trop beau ni trop raffiné. Les meilleurs cuisiniers étaient donc prier de s’évertuer sans cesse à élaborer les mets les plus délicats, ajoutant à leurs recettes une touche parfois créole en hommage à la maîtresse de maison. Les fruits et les légumes étaient relevés d’épices et de saveurs exotiques, accommodant des viandes et des plats qui rappelaient parfois les goûts simples de l’Empereur. Le repas s’ouvrait toujours par un potage dont il existait un nombre infini de déclinaisons : gras, maigre, à la tortue, à la princesse, à la turque, à l’italienne, etc. Puis les plats s’enchaînaient, forçant l’admiration. Cappuccino de volaille au café, féroce d’avocat, osso-buco à l’orange-vanille côtoyaient des plats davantage au goût de Napoléon : rognons de veau en croûte, timbale de macaronis, polpettes et buissons de patate douce, babas au limoncello ou, plus surprenant, des fricassées de corbeaux. Le tout mis en scène dans une élégance jusqu’alors jamais vue.
Notons ici le talent des Renards Gourmets qui excellent à reproduire ces plats délicats de l’Empire – Timbales de macaroni, Poulet Marengo, Polpettes ou Vol-au-vent et bien d’autres encore – dans une mise en scène à laquelle les grands hommes de la gastronomie dont nous parlons n’auraient pas été indifférents :
La verrerie de cristal est l’œuvre de Saint-Louis ou de Baccarat. Elle est tant au plafond que sur la table, à raison d’un verre par boisson (eau, vin, liqueur et champagne) quand les aristocrates du XVIIIe siècle usaient du service à la française, on préfère à la Malmaison le service à la russe que nous pratiquons encore aujourd’hui à savoir le service d’une portion par assiette.
Les couverts sont d’argent et on les distingue selon leur usage : potage, viande, poisson et fromage. Le fragile vermeil est réservé aux entremets et au dessert. Les services en porcelaine de Sèvre – dont le célèbre « service particulier de l’Empereur » est le chef d’œuvre – parent les tables de scènes peintes délicates. Orné de sujets évoquant ses campagnes, ses conquêtes, ses résidences impériales ou les grandes institutions mises en place sous l’Empire, ce service comptait 72 pièces dont certaines étaient parfois offertes en cadeau par Napoléon lui-même. À Sainte-Hélène où il fut autorisé à emporter ce précieux souvenir, il ne l’utilisa jamais mais le conservait pour en offrir des pièces en étrennes à ceux qui lui étaient chers et garder ainsi vivant le souvenir de son règne.
Ses contemporains n’avaient pourtant d’autres souhaits que de laisser leur souvenir à des créations culinaires, rien n’était alors plus chic en cette première moitié du XIXe siècle. Marquer de son nom une recette à succès distinguait les mondains du commun. Le poulet à la Duroc, les soles à la Dugléré ou à la Murat, la Matelote à la Kleber, les filets de caille à la Talleyrand ou les timbales de truffes à la Talleyrand (on notera les goûts simples du Diable boiteux) et même le poulet Joséphine et la poularde Marie-Louis (car il semble qu’aux impératrices ne conviennent uniquement que les volailles). Aucun plat à la Napoléon, et pour cause, l’homme était un mangeur austère, souvenir peut-être d’une enfance où la table de Letizia n’était ni raffinée ni dispendieuse.
Les plats préférés de Napoléon
Que mangeait donc notre Empereur ? Précisons d’abord qu’il mangeait vite : on dit que le Premier Consul mangeait en 15 minutes et l’Empereur en une demie heure à la condition qu’il ne soit pas en campagne, auquel cas l’affaire était pliée en quelques minutes, debout, à cheval ou auprès de ses soldats.
Une telle rapidité tolérait nécessairement une légèreté de manières, ce dont témoigne le magistrat et chevalier de l’Empire Anthelme Brillat-Savarin (1755 – 1826) :
[Napoléon était] irrégulier dans ses repas et mangeait vite et mal.
Et nombre de ses intimes de témoigner de cette habitude de manger à la volée sur un guéridon, sans serviette, avec les doigts parfois et s’essuyant sur un uniforme qui supportait difficilement cette épreuve ; Napoléon changeait donc souvent de vêtement après ses repas. De jour comme de nuit, il pouvait réclamer à chaque instant des petits pâtés chauds, de la volaille ou tout autre plat qu’il affectionnait. Le service de l’Empereur devait tenir toujours prêts des rognons de veau, des pommes de terre, de la polenta aux châtaignes, ou des macaronis que Bonaparte aimait tout particulièrement (si bien que lors de la campagne de Russie, l’intendance n’acheta pas moins de 250 kilos de cette spécialité italienne). Napoléon aimait le café et le chocolat qu’il consommait parfois excessivement lorsqu’il travaillait tard la nuit. De manière générale, Bonaparte n’aimait que la simplicité des côtelettes d’agneau, des oeufs frits, des crépinettes ou des pâtes. De la campagne d’Égypte il ramena un goût prononcé pour les dattes et de sa Corse, les infusions de fleurs d’oranger. Il buvait son eau glacée et l’utilisait pour couper son vin de Chambertin, parfois une coupe de champagne et souvent un verre de cognac, liqueur qu’il appréciait particulièrement.
Une telle indifférence vis-à-vis de la gastronomie eut ainsi le mérite de ne pas alourdir le poids de son exil à Sainte-Hélène. Les repas ordinairement composés d’un potage, de deux plats de viande, d’un plat de légumes et de salade n’eurent à vrai dire rien pour lui plaire ou pour lui déplaire.
Son règne fut pourtant une époque remarquable et importante de l’histoire de la gastronomie : l’apparition des premiers restaurants et des fins gastronomes, la reconnaissance inédite des cuisiniers et de leur littérature ainsi que des innovations forcées par le blocus continental (pensons au développement et l’industrialisation de la production du sucre de betteraves), les campagnes militaires (Nicolas Appert fut le premier inventeur des conserves en verre bien que le brevet de celles en fer blanc ait été déposé par les Anglais) ou encore le succès de la pomme de terre qui devint au XIXe siècle un aliment commun à toutes les couches de la population.
Bien qu’il fut celui qui rétablit une étiquette empruntant directement à celle de la monarchie d’Ancien Régime, Napoléon Bonaparte ne fut certainement pas celui qui s’enthousiasma le plus pour le Grand Vermeil ce service offert par la ville de Paris à l’occasion du couronnement impérial. Sachant le faste et l’ostentatoire nécessaire à la reconnaissance de l’Empire sur la scène européenne, Napoléon Ier offrait à voir ce service magnifique, dont la nef spectaculaire trônait à côté de son couvert, davantage pour la satisfaction des grands de l’époque que pour la sienne propre. Il en était de même pour l’art de la table et les subtilités gastronomiques. Laissant à d’autres les repas interminables qui l’ennuyait, il prit cependant toujours plaisir à partager avec ses soldats les repas simples des bivouacs.
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Le renouveau de l’Eau de Cologne
Le siècle précédent ne fut pas tendre avec l’eau de Cologne. Raillée par une parfumerie qui ne jurait que par des jus tapageurs, entêtants et sans relief, la discrète eau de Cologne fit preuve de patience jusqu’à retrouver ses lettres de noblesse aujourd’hui. Fragrance d’esthète, elle préfère accompagner la toilette plutôt que s’opposer au parfum.
Une eau moderne
La modernité de l’eau de Cologne réside paradoxalement dans son ancienneté. Depuis près de deux siècles, les salles de bains les plus chics lui attribuèrent une place de choix. La grande distribution, sans parvenir à s’en emparer, abîma aux yeux du grand public l’image élégante de cette eau fraîche. Conçue à partir d’ingrédients naturels, l’eau de Cologne rejoint nos souhaits modernes de revenir à plus de simplicité. Sus aux formules dont les « principes actifs » sont plus incompréhensibles qu’une équation de physique quantique ! Quelques agrumes, des plantes, un soupçon d’épices font la recette simple et pourtant raffinée d’une eau destinée bien plus au bien-être qu’à l’apparence. L’eau de Cologne se revendique d’un plaisir égoïste : elle accompagne la toilette, ce moment qui nous prépare à sortir de notre intimité, à s’aventurer au grand air. Sa fraîcheur solaire éveille les sens et le contact avec l’eau que l’on verse généreusement sur la peau n’est pas loin d’évoquer les jeux régressifs des batailles d’eau.
Alors que la parfumerie aime à différencier la femme de l’homme, l’eau de Cologne se moque bien des genres. Établissant la parité avant l’heure, elle nous séduit par ce flegme qui préfère la détente et l’hédonisme à la séduction genrée et calculatrice. Elle plait par sa simplicité qui ne manque pas de caractère, par sa pudeur pourtant espiègle. C’est d’ailleurs cette ingénuité qui permet d’offrir un bouquet de senteurs plein de relief. L’industrie du luxe ne s’y est pas trompée.
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Une eau raffinée
Il n’est plus une maison qui puisse faire l’impasse sur la création de sa propre eau de Cologne. Comme un curieux devient esthète au fur et à mesure qu’il découvre les subtilités d’un art, beaucoup découvrent l’élégance de la Cologne après s’être confrontés à l’impasse existant entre un parfum qui, d’un côté, nécessite d’être apprêté pour être porté et, de l’autre, l’odeur molle et sans charme du savon. N’est pas Marilyn Monroe qui veut et le seul Chanel n°5 ne convient pas à toutes les occasions. En revanche, c’est bien là la première qualité de l’eau de Cologne : sa légèreté et sa simplicité en font la fragrance idéale dans un quotidien où le parfum serait trop prétentieux. Lors de moments de détente, au sortir d’une activité sportive ou simplement par plaisir du contact avec elle, cette eau laisse sur la peau une odeur de propre qui résonne avec légèreté.
Les notes les plus fraîches exhalent lorsque l’on s’en asperge et sa pudeur laisse ce sillage en retrait une fois la toilette terminée. La Cologne n’entend pas parfumer, elle rayonne un instant avec élégance mais connaît la valeur de la discrétion. Napoléon qui s’en aspergeait copieusement ne lui reniait pas cette qualité, lui qui avait en horreur les parfums capiteux. L’eau de Cologne l’éveillait sans le distraire d’effluves entêtants. Fraîche sans être banale, la Cologne incarne un idéal de modernité où la sophistication ne le dispute pas à l’ingénuité.
L'Eau de Cologne Napoléon, un cadeau impérial pour la fête des pères
Écho unique de l’histoire, l’eau de Cologne de Napoléon à Sainte-Hélène fascine et séduit par la modernité de sa fragrance. À l’occasion de la fête des pères, offrez le seul souvenir olfactif que l’on puisse avoir conservé de l’Empereur.
Une recette authentique
L’histoire offre rarement un souvenir aussi précieux que celui-ci : cette eau unique accompagna Napoléon jusqu’à ses derniers jours et révèle une dimension intime et confidentielle méconnue de ce personnage historique. Très attentif à son hygiène personnelle, Napoléon n’eut cependant jamais goût pour le parfum entêtant auquel il préféra toujours l’eau de Cologne dont il fit un usage qu’on qualifiera de pantagruélique. L’Empereur – que l’on connaît modéré en bien des domaines – ne regardait pas à la dépense dans le cas de ces rouleaux dont il ne se lassa jamais. Déchu et éloigné du monde, sur cette minuscule île de Sainte-Hélène, les réserves de sa précieuse cologne s’amenuisèrent rapidement. Le Mamelouk Ali, fidèle de l’Empereur l’ayant suivi en exil, recréa avec force de patience l’eau de Cologne si chère à Napoléon. La recette unique puise dans les ressources de l’île au climat étonnement méditerranéen, rappelant les arômes de la Corse. Jusqu’à ses derniers jours, Bonaparte ne fit confiance qu’à cette eau qui était pour lui le meilleur des remèdes.
Le parfum de la Corse
Pourquoi Napoléon s’enticha-t-il de cette eau au point qu’elle lui devienne indispensable ? Il suffit de s’en asperger pour le comprendre. La fraîcheur piquante des notes hespéridés du cédrat, de la bergamote et de l’orange, la douceur du parfum de la bruyère chauffée par le soleil : tout dans ce flacon évoque le maquis corse. Bonaparte, éternel nostalgique de son enfance insulaire entre France et Italie, retrouvait sans doute dans l’eau de Cologne le parfum de son enfance. La lointaine Sainte-Hélène eut au moins la grâce d’offrir à l’Empereur déchu les ingrédients nécessaires pour recréer cet indispensable de sa vie quotidienne, ce souvenir olfactif exceptionnel qui nous est parvenu.
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Discrète élégance
Obtenue grâce à la recette retrouvée du Mamelouk Ali, cette eau de Cologne fabriquée en France est produite à partir de d’huiles essentielles naturelles. Alors que le parfum signe une allure, l’eau de Cologne anoblit le quotidien. D’un geste simple, elle éveille les sens au sortir de la douche et laisse quelques instants un sillage raffiné et discret. Sa simplicité racée a su séduire les parfumeurs de luxe et l’eau de Cologne ne se cantonne plus à la salle de bain. Après une séance de sport ou un après-midi à la plage, cette fragrance incarne un idéal de modernité où la simplicité s’accorde avec légèreté à la sophistication.
Les étrennes à Sainte-Hélène
La première moitié du XIXe siècle ignore encore tout des festivités de Noël sans pour autant être épargnée – du moins dans les classes sociales les plus aisées – par la distribution de cadeaux à l’occasion de la nouvelle année. Cette tradition des étrennes suit aussi Napoléon sous les latitudes de Sainte Hélène. Offrir des étrennes signifiait maintenir son rang, un respect de l’étiquette plutôt qu’une nécessité pour l’Empereur qui ne s’avouait pas déchu.
La tradition des étrennes à Sainte-Hélène.
Fraîchement débarqué à Sainte-Hélène le 17 octobre 1815, Napoléon n’arrive pas seul. Son petit entourage a connu les grandeurs de l’Empire ; il est certainement inenvisageable pour Bonaparte de les rendre témoins d’une déchéance quelconque de sa personne. Dès sa prise de possession de la résidence de Longwood, l’Empereur rétabli l’étiquette stricte qui régissait la vie aux palais des Tuileries. Or cette étiquette que l’on pense d’abord contraignante pour son entourage l’était tout autant pour lui. En la faisant appliquer à la règle, Napoléon était parfaitement conscient des devoirs qu’elle lui imposerait pendant son exil. Le 10 décembre 1815, jour de l’emménagement à Longwood, l’imminence des étrennes ne se fait que trop sentir. Mais la perfide Albion semblait bien décider à sournoisement déranger cette tradition en choisissant pour terre d’exil cette Sainte-Hélène aride sur laquelle aucun orfèvre ou joaillier, artiste ou tapissier n’avait jamais eu l’heureuse idée de s’établir. C’est donc dans ses biens personnels et les précieux reliquats de son fastueux passé que Napoléon puisera pour honorer sa petite cour.
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Les cadeaux offerts par Napoléon à Sainte-Hélène.
On ne connaît malheureusement pas précisément les meubles et objets emportés précipitamment par Napoléon et ses compagnons d’exil lors du départ pour Sainte-Hélène. Et pour cause, la plupart furent purement et simplement volés par les fidèles de l’Empereur dans l’unique but de lui plaire. Les journaux et archives de ceux qui eurent l’insigne honneur d’être admis en présence de Napoléon pendant son exil rapportent quelques-uns des cadeaux qu’il fit à l’occasion des étrennes. Emmanuel de Las Cases (1766 – 1842) note dans son journal à la date du 30 décembre 1815 qu’il s’est vu offrir par l’Empereur « un petit cadeau, bien léger à la vérité », d’après Napoléon lui-même, consistant en un traitement mensuel prélevé sur une somme dérobée à la vigilance anglaise. En janvier 1816 Bonaparte offrit à Jane et Betsy Balcombe, les filles de William Balcombe (1777 – 1829), agent de la Compagnie des Indes chez qui il résida à son arrivée, deux tasses du cabaret égyptien, des pièces issues du service en porcelaine de Sèvres auquel l’Empereur tenait tant qu’il refusait qu’on s’en servit au quotidien de peur de le casser.
Le service dit des « quartiers généraux » – qui ne connut aucun met sainte-hélénois pour les mêmes raisons que celles qui proscrivaient l’utilisation du cabaret égyptien – fut également amputé de certaines pièces l’année suivante lorsque pour leurs étrennes, Napoléon offrit à Madame de Montholon et Madame Bertrand une assiette chacune du précieux service. Ce même mois de janvier 1817, le baron Gourgaud (1783 – 1852) rapporte que l’Empereur offrit des objets plus personnels : à Madame Bertrand une boite à bonbons jadis offerte par Pauline Bonaparte et à Gourgaud une lorgnette que l’Empereur tenait de la reine de Naples, sa plus jeune sœur. À Bertrand il offrit un jeu d’échecs puis disputa avec lui une partie après la distribution des cadeaux. En janvier 1818, les étrennes se réduisent à des bonbons contredisant les prédictions très aventureuses de Madame Bertrand qui s’attendait à des « cadeaux somptueux » dont on peine à comprendre d’où lui venait cette idée au vu de la situation géographique de l’île. Ces témoignages de moments joyeux illuminent l’idée souvent terne que chacun se fait de l’exil de Bonaparte. Les usages chers à l’Empereur demeurent malgré les restrictions. L’exil se colore ainsi de ces moments charmants et bourgeois propres à rendre le quotidien plus supportable, découvrant le visage intime d’un Bonaparte aussi impérial qu’attentionné.
L’athénienne de Napoléon, un si doux larcin
Alors que la France quitte l’Ancien Régime pour se tourner vers un XIXe siècle plein de promesses, les habitudes vis-à-vis de l’hygiène changent doucement. L’eau prend une nouvelle place au centre des pratiques quotidiennes. Vases, bassins et athéniennes la subliment faisant d’elle un symbole de fraîcheur, de pureté et de simplicité essentiel aux personnes les plus raffinées.
Un usage simple dans le plus élégant des écrins
On connaît le soin méticuleux que Napoléon portait à son hygiène personnelle. À la vie comme à la guerre il favorisait l’efficacité sans perdre de vue l’importance de l’étiquette : si sa capacité à vivre en soldat le rendait populaire à ses troupes, son attachement aux objets du pouvoir faisait de lui un homme politique averti. Cette athénienne, bassin d’ablutions de luxe et objet pratique, remplissait admirablement ces deux exigences d’efficience et de représentation. Il la trouva tellement à son goût que, depuis les Tuileries à l’époque du Consulat jusqu’à Sainte-Hélène, l’impériale athénienne suivra l’Empereur des sommets à sa chute. Sur des dessins de Charles Percier (1764 – 1838), le tabletier Martin-Guillaume Biennais (1764 – 1843) mis tout son talent au service de ce mobilier de luxe fait de bronze, d’argent et d’if. D’élégants cygnes en bronze doré déploient des ailes majestueuses pour supporter un bassin en argent ciselé de motifs de roseaux.
L’aiguière en argent servant à verser l’eau pour la toilette de Napoléon repose sur la tablette ornée en ses angles de dauphins. Tandis que de fines abeilles – emblèmes de l’Empereur – en bronze doré ornent l’athénienne, les dauphins, roseaux et cygnes évoquent le monde aquatique, la fraîcheur des lacs et des rivières métaphore poétique de l’usage dévolu à ce meuble.
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Un si doux larcin
Dans ses Mémoires, Louis-Joseph-Narcisse Marchand (1791-1873), premier valet de chambre de Napoléon narre comment, à l’issu des Cent-Jours (juin 1815), il déroba l’athénienne au Palais de l’Élysée – meuble qui aurait été immanquablement confisqué – avant que l’Empereur déchu ne soit exilé à Sainte-Hélène. Marchand témoigne : « L’Empereur avait loué ce meuble dans son usage, je savais de quelle privation il serait pour lui, il aimait après sa barbe, se mettre la figure dans beaucoup d’eau […] dans la pensée de lui être agréable, je le fis porter à ma voiture et je le couvris de mon manteau pour ne point éveiller l’attention des passants de Paris et sur la route. ».
Nul doute que Napoléon loua le larcin prévenant et délicat de son fidèle valet ! L’âpreté de la vie insulaire fut certainement adoucie par l’usage que fit Bonaparte de ce magnifique bassin tripode, usage qu’il accompagnait systématiquement, nous le savons, de l’Eau de Cologne qu’il affectionnait tant et dont il faisait un usage pour le moins gargantuesque.
L’athénienne aujourd’hui conservée au Musée du Louvre fut un des rares biens pour lequel Napoléon était pris d’affection. Il en témoigne dans son testament où « l’inventaire de [ses] effets que Marchand gardera pour remettre à [son] fils » précise qu’il lègue au Roi de Rome (1811 – 1832) « [son] lavabo, son pot à eau et son pied ».
L’Eau de Cologne : entre pharmacie et parfumerie
Élaborée à partir de la recette médiévale d’un couvent florentin, l’Eau de Cologne est d’abord présentée par son créateur comme un remède plutôt qu’une fragrance cosmétique. Une considération parfaitement naturelle au XVIIIe et XIXe siècle qui trouve écho dans notre emploi contemporain des huiles essentielles.
L’Eau de Cologne : la panacée du XIXe siècle
L’ « Acqua Mirabilis » comme elle fut d’abord nommée rencontra rapidement le succès car il était entendu qu’elle portait bien son nom. Lorsqu’elle fut commercialisée en France sous le terme d’ « Eau Admirable » par Jean-Marie Farina (1685 – 1766), ce dernier ne fut pas avare de détails en annonçant tout de go dans un prospectus du XVIIIe siècle que « si l’on voulait faire le détail de tous les maux auxquels cette Eau est propre, il faudrait faire celui de toutes les infirmités auxquelles le corps humain est sujet. » Voilà un postulat qui ne manque pas de panache ni de témérité. Et Farina de continuer en énumérant les divers affections dont l’Eau de Cologne venait à bout : apoplexie, migraine, douleur des yeux, scorbut, goutte, coupures et écorchures, paralysie et ce aussi bien sur l’homme que l’animal ! On y apprend également les différentes manières au XIXe siècle d’utiliser cette Eau : l’ingérer en versant quelques gouttes dans du vin ou du bouillon, l’appliquer en compresse sur du coton humide et surtout s’en frictionner le corps régulièrement et en particulier au sortir du bain « dans le temps que les pores sont ouverts ».
La fraîcheur qu’elle procurait et les actifs qui la composaient apportaient sans aucun doute un soulagement immédiat à quiconque s’en servait mais peut-être Farina se montrait-il un peu trop confiant en affirmant que son Eau, aussi délicieuse soit-elle, venait à bout de tous les maux. Par ailleurs l’Eau de Cologne n’entrait plus dans la catégorie des médicaments depuis le décret du 18 août 1810, ce qui ne devait pas déplaire à l’Empereur qui, selon Emmanuel de Las Cases (1766 – 1842), « ne [croyait] point à la médecine, ni à ses remèdes, dont il ne [faisait] aucun usage […] Il défend[ait] la thèse selon laquelle il est préférable de laisser faire la nature au lieu de l’encombrer de remèdes ». Pourtant, l’Eau de Cologne est bien le fruit d’une réflexion pharmacologique et médicale.
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L’Eau de Cologne : la médecine avant la cosmétique.
Au Moyen-Âge et jusqu’au début de l’époque Moderne, la qualité de l’air (sec, humide, froid ou chaud) était jugée seule responsable des maladies. Les parfums et senteurs des aromates, fleurs et herbes étaient destinés à équilibrer le corps : à chaque qualité d’air correspondaient des assemblages de senteurs propres à prévenir les maladies. Portés dans des pommes de senteurs ou mélangés à du vinaigre, aromates, écorces, fleurs et herbes odoriférantes étaient considérées comme des remèdes avant d’être envisagés comme des cosmétiques. L’utilisation de l’Eau de Cologne hérite de cette tradition de par les riches actifs thérapeutiques qui la composent. Formulée à partir d’huiles essentielles naturelles, elle n’est pas éloignée de nos pratiques contemporaines d’aromathérapie.
Une Histoire de l’Eau de Cologne
Des couvents italiens aux mondaines boutiques parisiennes, l’Eau de Cologne connut une fortune européenne : audace de son créateur et vicissitudes des guerres royales dessinèrent la conquête de cette fragrance dans toutes les cours d’Europe. À l’image de son plus fervent adepte, l’Empereur Napoléon Ier.
De la Toscane à l’Europe septentrionale.
Bien naïf celui qui porterait sur l’eau de Cologne un regard complaisant ; comme souvent l’histoire est bien plus riche qu’il n’y paraît. Elle débute à Florence, dans le prospère XVIe siècle toscan où règne la maison Médicis. À deux pas de la basilique Santa Maria Novella, un couvent de Dominicains dispose d’un jardin de plantes médicinales à partir duquel les frères excellent dans l’élaboration d’essences, de potions, de pommades et de baumes.

C’est à l’occasion du départ pour la cour de France de la très raffinée Catherine de Médicis (1519 – 1589) que les moines dominicains élaborent spécialement pour elle un parfum grâce à une innovation qui initiera à la naissance de l’eau de Cologne. « L’eau de la Reine » aux effluves de bergamote n’est pas, comme c’était alors l’usage, fabriquée à partir de vinaigre mais à partir d’alcool. L’intuition des saints hommes sera payante…mais pas pour eux ! C’est Giovanni Paolo Feminis (1660 – 1736) qui saura en tirer profit. Né près de Milan il invente, à partir de l’Eau de la Reine, un mélange hespéridé dont il pressent le succès. L’Italien part s’installer à Cologne pour commercialiser cette Eau qu’il baptise « Acqua Mirabilis » et qui concentre tous les parfums mythiques d’une Italie idéalisée : bergamote, citron, lavande et romarin éveillent les sens par leur fraîcheur et évoquent poétiquement le soleil toscan. Le succès est rapide et sa fortune est faite. Riche mais pas éternel, Giovanni Paolo Féminis lègue le secret de sa recette à un membre de sa famille afin que son entreprise demeure.
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L’Eau de Cologne conquiert la France impériale.
Attendons désormais la guerre de Sept Ans (1756 – 1763) qui amena les soldats français à Cologne. Aussi militaire soit-il, un Français en terre étrangère demeurera à jamais un touriste. Ainsi les soldats rapportèrent ils dans leur paquetage des flacons de l’Acqua Mirabilis. L’eau séduit Paris et c’est toute la France (aisée) qui s’empresse de s’en procurer. Jean-Marie Farina (1685 – 1766), neveu de Féminis, renomme l’Acqua Mirabilis en « Eau Admirable » et s’enorgueillit rapidement de compter Bonaparte parmi ses plus fidèles clients. Un nombre incalculable d’eaux de Cologne inondent alors le marché et l’âpre concurrence déclenche au début du XXe siècle un procès à Cologne visant à déterminer la paternité de l’Eau de Cologne. La Cour Suprême de l’Empire tranchera, après de fastidieuses recherches, en faveur de Giovanni Paolo Feminis.
Il est finalement peu surprenant que Napoléon ait trouvé en cette eau un parfum tout désigné à sa personne. Des senteurs de sa Corse natale à celles de la toute proche Toscane, il y a moins de distance qu’entre Ajaccio et Paris. Il aura tout de même fallu une expatriation volontaire et une guerre pour que la rencontre entre la fragrance et l’Empereur pu avoir lieu. Une preuve s’il en est que l’essentiel revient toujours à notre proche portée.










































