Salle du Conseil © Marielle Brie de Lagerac

Palais disparus de Napoléon - Exposition au Mobilier National

L’exposition Palais disparus de Napoléon présentée à la galerie des Gobelins dans le cadre du bicentenaire de la mort de Bonaparte retrace la quête de la demeure idéale, capable aussi bien d’incarner l’ambition impériale tout en renouvelant les codes esthétiques.


© Marielle Brie de Lagerac
© Marielle Brie de Lagerac

Palais disparus : l’audace impériale et les arts

Le Directoire et le Consulat basculent doucement à la fin du XVIIIe siècle des ors de l’Ancien Régime vers les fastes de l’Empire. Le nouveau règne impérial qui devait « finir la Révolution », comme l’entendait Bonaparte, est parfaitement conscient des innombrables enjeux impliquant étroitement la politique, l’économie et les arts.

Buste d'après Antoine Denis Chaudet Napoléon Ier (1769-1821) lauré, empereur des Français © Marielle Brie de Lagerac
Buste d'après Antoine Denis Chaudet Napoléon Ier (1769-1821) lauré, empereur des Français © Marielle Brie de Lagerac

Cette période transitoire mit à rude épreuve les artistes et les artisans qui perdirent soudainement leur clientèle aristocratique. Les grands chantiers de réaménagement, de décoration et parfois même de construction entrepris par Bonaparte sont alors l’occasion pour lui d’enraciner la légitimité de la nouvelle dynastie dont il est l’initiateur. Épaulé par les goûts sûrs de Joséphine de Beauharnais, les palais impériaux deviennent un enjeu politique en France aussi bien qu’à l’étranger. La maturation, la diffusion et l’ancrage profond du nouvel style Empire va bien au-delà de simples considérations esthétiques. 

Dans une exposition particulièrement réussie, la Galerie des Gobelins fait revivre les intérieurs des palais disparus de Napoléon. Puisant dans les pièces les plus emblématiques, révélant les finesses d’un style abreuvé par l’innovation et la créativité des artistes et artisans, les salles happent une à une le spectateur dans l’effervescence d’une époque qui se veut aussi novatrice qu’experte de tous les arts. Entre restitution physique étonnement vitaminée et pourtant parfaitement historique et immersion virtuelle dans les palais oubliés, cette exposition du Mobilier National fait date. 

À travers le souvenir de ces trois palais disparus que sont les Tuileries, Saint-Cloud et Meudon, la galerie des Gobelins fait revivre la volonté de Bonaparte de créer un écrin prestigieux, d’abord destiné au Consulat puis à la famille impériale après 1804.

Dans ce contexte, la remise en activité des anciennes manufactures royales – dont celle des Gobelins – permet également de relancer l’économie ainsi que de pacifier une société malmenée pendant une longue décennie. 

Le palais des Tuileries

Depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, le Louvre et le palais des Tuileries n’étaient plus la résidence officielle de la monarchie qui, sur volonté de Louis XIV, avait été déplacée à Versailles. Pour autant, ce grand ensemble palatiale n’était pas inhabité et abritait même quelques-uns des meilleurs artistes et artisans de la couronne.

La destruction du palais des Tuileries, après l’incendie de 1871 © Paris unplugged
La destruction du palais des Tuileries, après l’incendie de 1871 © Paris unplugged

À partir de 1789, les Tuileries deviennent un point névralgique de l’histoire politique française. En octobre de cette même année, la famille royale s’y installe après qu’on l’ait forcée à quitter Versailles. Elle y restera jusqu’en 1792. Puis en mai 1793, la Convention prend sa place ; elle sera elle-même délogée par le Conseil des Anciens sous le Directoire.
C’est véritablement avec l’installation de Bonaparte Premier Consul en février 1800 dans l’ancien appartement du roi – et de Joséphine dans ceux de Marie-Antoinette – que les Tuileries sont réinvesties de leurs fastes passés.

Après le coup d’état du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), des travaux sont menés au pas de charge pour adapter la nouvelle résidence où deux des trois consuls qui y résident bientôt. Napoléon Bonaparte s’entiche dès lors d’embellir l’ensemble palatiale : d’abord la grille du Carrousel (1801 – 1802),  puis la chapelle (1805 – 1806), l’arc de triomphe du Carrousel et la nouvelle salle de spectacle (1806 – 1808) puis l’aile neuve (1807 – 1814). Parallèlement le musée du Louvre prend forme petit à petit. 

Assez unanimement, les artisans trouvent bien difficile de contenter l’Empereur. Ayant sans doute hérité de la rigueur comptable de sa mère Letizia, Napoléon Ier exige « de la magnificence, de l’or, des tapisseries des Gobelins, de grands tableaux » mais ne manque jamais d’être mécontent du montant des factures à payer. Pourtant les Tuileries changent peu à peu et se parent bientôt des plus belles productions de mobilier et des arts décoratifs. Les tapisseries des Gobelins célèbrent les victoires de l’Empereur de la même manière que celles de Louis XIV célébraient le pouvoir monarchique.

Napoléon Bonaparte Premier Consul distribue des sabres d'honneur aux grenadiers de sa garde après bataille de Marengo. Tapisserie de lisse de la manufacture des Gobelins, 1810 © Marielle Brie de Lagerac
Napoléon Bonaparte Premier Consul distribue des sabres d'honneur aux grenadiers de sa garde après bataille de Marengo. Tapisserie de lisse de la manufacture des Gobelins, 1810 Napoléon Bonaparte Premier Consul distribue des sabres d'honneur aux grenadiers de sa garde après bataille de Marengo. Tapisserie de lisse de la manufacture des Gobelins, 1810 © Marielle Brie de Lagerac

L’étiquette impériale n’a rien à envier à celle de l’Ancien Régime et s’accompagne d’un mobilier capable de hiérarchiser la cour. Ainsi, nombre de fauteuils, de sièges et de ployants sont commandés aux ébénistes et portent haut les emblèmes de l’Empire. Le style néoclassique et ses dérivés explorent une large gamme iconographique dans laquelle puisent les artisans et les ornemanistes.

Chaise voyeuse en bois sculpté et doré par Jacob frères (1796 - 1803), vers 1802 - 1803 © Marielle Brie de Lagerac
Chaise voyeuse en bois sculpté et doré par Jacob frères (1796 - 1803), vers 1802 - 1803 © Marielle Brie de Lagerac

Dès le Consulat, le lieu du nouveau pouvoir est parfaitement identifié à Paris. Il faut parallèlement trouver à la campagne, dans la proximité de la capitale, une autre demeure capable de satisfaire les nécessités somptuaires de la représentation consulaire et bientôt impériale. 

Le château de Saint-Cloud

Château de Saint-Cloud en ruine après 1870, photographié par Charles Soulier.

Si la Malmaison incarne le goût nouveau et le raffinement de l’art de vivre à la française, la demeure ne peut pas recevoir de très grandes réceptions. Le choix se porte donc sur le château de Saint-Cloud, qu’on ambitionne de transformer en nouveau Versailles. Il semble que le résultat ait été à la hauteur de l’entreprise car Louis Stanislas de Girardin (1762 – 1827) note que « Bonaparte habite le séjour des rois et ses ameublements surpassent peut être les leurs en magnificence ».

L’exposition des Gobelins recréent ce faste impérial en présentant du mobilier des ébénistes Jacob frères et du bronzier Thomyre, grands noms des arts décoratifs de l’époque Empire mais également ceux moins connus des tisserands de Lyon qui réalisèrent des soieries d’ameublement.

Lé de portières et de draperies commandés pour le grand salon de Joséphine Bonaparte au palais de Saint-Cloud. Camille Pernon (1753 - 1808), Lyon, 1802 - 1806. Soie, filés argent. Gros de Tours broché. Finalement installé dans le deuxième salon de l’impératrice aux Tuileries © Marielle Brie de Lagerac
Napoléon Bonaparte Premier Consul distribue des sabres d'honneur aux grenadiers de sa garde après bataille de Marengo. Tapisserie de lisse de la manufacture des Gobelins, 1810 © Marielle Brie de Lagerac

Sans doute la pièce – et sa reconstitution virtuelle – la plus remarquable de l’exposition est le salon abricot de Saint-Cloud, réalisée entre 1802 et 1810 et qui se situait dans l’aile du Fer à cheval, sur la cour d’honneur. Il est d’abord le beau salon de l’appartement ; l’empereur l’occupe en 1807 avant de le laisser à l’impératrice à partir de 1810. Comme l’exposition l’explicite, « ce salon est typique du style des ameublements du Consulat : grande originalité des coloris, audace des contrastes et modernité du répertoire décoratif, en particulier égyptien. Il tire son nom de la tenture plissée, couleur abricot, qui garnit les murs. » La pièce est richement meublée et les tissus choisis dans un rouge amarante en parfait accord avec la couleur pour le moins originale de cette pièce. 

L’ensemble du mobilier, d’une grande modernité, présente toutes les caractéristiques du style Consulat qui donnera bientôt naissance au style Empire. Le fauteuil aux accoudoirs à forme de cygne, d’une paire, fut livré pour le boudoir de l’impératrice au palais de Saint-Cloud. Ce motif du cygne a été mis à la mode par l’architecte Berthault dans le décor du lit de la chambre de Madame Récamier. Il fut employé, entre autres, pour les sièges du boudoir d’argent de Caroline Murat à l’Élysée.

Fauteuil en bois sculpté peint et doré, velours de soie rouge et broderie d’or. Jacob Frères (1796 - 1803) sur un dessin de Charles Percier (1764 - 1838), vers 1804 © Marielle Brie de Lagerac
Chaise voyeuse en bois sculpté et doré par Jacob frères (1796 - 1803), vers 1802 - 1803 © Marielle Brie de Lagerac

Château de Meudon

Demeure très appréciée du dernier couple royal, ce château – constitué de deux ensembles dit Château-Vieux et Château-Neuf- passe aux mains de la Révolution. Devenu château de la République, il devient un terrain d’expérimentation, essentiellement à visée militaire. Ce sont d’ailleurs ces activités de toutes sortes qui déclencheront un incendie dévastateur en 1795 qui ne laissera quasiment rien de la partie la plus ancienne. Certains éléments de décoration sont même prélevés dans les ruines pour orner le Palais du Luxembourg dans les premières années du XIXe siècle. 

En 1807, l’empereur Napoléon Ier décide de faire de Meudon une résidence impériale destinée à l’usage de son futur fils, le roi de Rome (1811 – 1832). Pour aménager cet espace, de nombreuses commandes sont passées auprès des plus habiles et fameux artisans du moment.

Candélabre en bronze patiné et doré de Thomyre © Marielle Brie de Lagerac
Candélabre en bronze patiné et doré de Thomyre © Marielle Brie de Lagerac
Vase néoclassique en pierre dure à monture de bronze doré © Marielle Brie
Château de Saint-Cloud en ruine après 1870, photographié par Charles Soulier.

L’exposition de la galerie des Gobelins présente ainsi plusieurs pièces d’art décoratif – candélabres, vases décoratifs, cartels et pendules – pour recréer en détail le faste élégant et sobrement antique de ces intérieurs impériaux.

Renouveau et inventivité du style Empire

Avec ses reconstituions physiques et virtuelles impeccablement scénographiées, la galerie des Gobelins met en lumière ce que le grand public ne sait pas toujours et ce que les connaisseurs aiment redécouvrir : l’effervescence de la créativité sous le Directoire d’abord puis sous le Consulat et enfin sous l’Empire, dans une moindre mesure. Sans doute, le style Empire marque les esprits par sa volonté dynastique, sa capacité à enraciner et à lier le style néoclassique au règne de Napoléon Ier, mais il a perdu la légèreté de ses débuts.

Le style Consulat révèle le mieux les trésors de créations qui marquent le tournant du XIXe siècle. Il porte porte à maturation le style Empire et en incarne les prémices. Les formes sont audacieuses, légères, enlevées et d’une délicieuse inventivité. Les artisans empruntent aux formes antiques, pas seulement grecques ou romaines mais aussi étrusques ou égyptiennes. L’art du bronze atteint bientôt des sommets de virtuosité, ce que l’on peut d’ailleurs admirer dans toutes les salles de l’exposition.

Parallèlement, les ébénistes renouvellent le mobilier et des meubles apparaissent : le somno, le siège gondole sans même parler des porcelaines et soieries qui empruntent un tout nouveau vocabulaire et adoptent une palette inédite pour répandre une élégance nouvelle.
Pourtant, les références à l’ancien régime n’ont pas disparu. Des meubles, des objets, des tapisseries datant des règnes précédents (dont celui de Louis XIV) sont empruntés et garnissent les demeures impériales, comme pour mieux ancrer la volonté dynastique de Bonaparte dans une continuité à peine voilée avec l’Ancien Régime. Cette part méconnue est particulièrement mise en lumière dans cette exposition des Gobelins et contribue à donner plus de corps à une curieuse réalité : Napoléon Bonaparte ne connut sans doute jamais le palais idéal qu’il aurait souhaité.

À défaut, d’un palais à la mesure de la démesure impériale, l’exposition des Gobelins fait revivre avec brio des trésors disparus ; les cartels instructifs et les créations virtuelles très réussies permettent de s’y promener, peut-être plus librement que si encore ils existaient.


Plaque de la rue Napoléon à l’île d’Aix © Sud Ouest

Napoléon et la numérotation des rues

Napoléon Bonaparte fit régulièrement preuve d’un pragmatisme très moderne. Si notre quotidien lui doit beaucoup, du baccalauréat au ramassage des ordures, reconnaissons lui d’être parvenu à faire appliquer la numérotation des immeubles et maisons, une gageure qui épuisa les ressources de nombre de ses prédécesseurs. 


Numéroter les rues : une initiative ancienne

Si la numérotation des rues telle que nous la connaissons actuellement est somme toute récente, l’idée est pourtant ancienne. En 1421 à Paris, le pont Notre-Dame nouvellement reconstruit en bois sur piles de pierre compte pas moins d’une soixante de maisons qui goûteront contre leur gré à l’eau de la Seine lors de la crue destructrice de 1499. Sur ce pont, les habitations sont numérotées en chiffres romains et sont les seules à bénéficier de ce traitement dans la ville. Une fois au fond du fleuve, ces maisons seront le seul souvenir d’une expérience numérique qui ne sera pas réitérée avant plusieurs siècles. En attendant le siècle des Lumières, on s’oriente dans les villes en suivant des itinéraires approximatifs articulés sur des points de repères que sont les enseignes des maisons ou des spécificités du quartier. À défaut de trouver son chemin rapidement, le piéton peut au moins savourer la poésie de dédales pittoresques aux noms hérités d’on ne sait quelle curieuse légende. Ainsi en est-il de la rue du Chat-qui-Pêche aussi bien que de celle du Puits-de-l’Ermite ou de la rue Perdue. 

Hubert Robert, La démolition des maisons du pont Notre-Dame. Huile sur toile, vers 1786, collection Staatliche Kunsthalle Karlsruhe
Hubert Robert, La démolition des maisons du pont Notre-Dame. Huile sur toile, vers 1786, collection Staatliche Kunsthalle Karlsruhe

Au XVIIIe siècle, surtout dans sa seconde moitié, il semble que le goût pour la clarté et les indications de voyage plus simples prennent le dessus et la numérotation des habitations devient le commun de plusieurs villes. L’exercice sert le plus souvent à mieux collecter les impôts ou à loger plus facilement les troupes des armées de passage ou d’occupation. Mais le visiteur étranger ou le provincial égaré goûtent sans doute – avant les habitants même – le confort de déambuler dans une ville inconnue sans craindre de se perdre parce que l’enseigne servant de point de repère à fermer sans que l’on en soit informé. Ainsi la numérotation des habitations apparaît par exemple en Prusse en 1737, à Madrid en 1750, à Milan en 1786 et à Paris en 1779. Vaine entreprise dans la capitale française car c’est un euphémisme de préciser que les Parisiens font preuve de frilosité face à cette initiative. À mesure qu’on numérote le jour, les indications de peinture fraîche disparaissent la nuit ! À une époque où les rumeurs  – et les faits ! – vont bon train et reconnaissent dans le marquage des maisons un signe indiscutable du passage imminent de voleurs, personne n’est à l’aise avec l’idée d’une numérotation bien visible quand bien même elle serait généralisée à toutes les habitations et sans distinction de quartiers ou de rang social. 

Pourtant l’idée fait son chemin et les éditeurs d’almanach et d’annuaires n’y sont pas pour rien ! On imagine sans peine l’intérêt qu’une pareille numérotation serait pour eux : des adresses qui deviendraient précises et nécessiteraient d’être régulièrement actualisées de sorte que l’édition annuelle d’almanachs et d’annuaires se transformeraient en affaire juteuse particulièrement fructueuse. D’ailleurs, c’est sur l’initiative d’un de ces commerçants qu’a lieu la première numérotation parisienne de 1799 et qui se solda par un piteux échec. 

Almanach impérial pour l'année 1813, Paris, chez Testu et Cie, 1813. Provenance : comte Pierre de Montesquiou-Fézensac, alors Président du Corps législatif (inscription frappée et couronnée sur les plats) © PIASA
Almanach impérial pour l'année 1813, Paris, chez Testu et Cie, 1813. Provenance : comte Pierre de Montesquiou-Fézensac, alors Président du Corps législatif (inscription frappée et couronnée sur les plats) © PIASA

La Révolution ne craigna pourtant pas de s’emparer du problème à bras le corps et concocta un système d’une complexité telle qu’il fut la source d’absurdités particulièrement remarquables (des numéros sans suite ou bien le même numéro plusieurs fois répété dans une même rue) et qui rendaient miraculeusement le système sans numérotation bien plus clair et simple que le système en étant pourvu. Notons tout de même que Choderlos de Laclos (1741 – 1803), s’il proposa un système de numérotation aussi tordu que l’esprit du Vicomte de Valmont n’imagina pas moins quelques systèmes ingénieux comme celui consistant à distribuer les numéros pairs aux rues perpendiculaires à la Seine et les numéros impairs aux rues qui lui étaient parallèles. Si ce n’est pas tout à fait le système mis en place par Napoléon Ier, on peut reconnaître qu’il s’en inspire.

Le système impérial de numérotation des rues

Le 4 février 1805, un décret rend obligatoire la numérotation des rues. À Paris, le préfet Nicolas Frochot (1761 – 1828) est en charge de l’application de ce décret qui s’appuie sur un système dont la conception n’a pas été une partie de plaisir !

Enfin, le résultat permet d’y voir plus clair sans engendrer de complexités trop handicapantes au quotidien. À l’inverse de ce que préconisait Marin Kreenfelt de Storck, éditeur de l’Almanach de Paris en 1779, l’unité numérique est désormais la maison et non plus la porte.

Puis la numérotation des portes suit des règles géographiques simples et capables de s’appliquer à presque toutes les rues de la capitale. Une distinction est faite entre les nombres pairs (à la droite du piéton) et les nombres impairs (à sa gauche) ; le sens des rues est orienté de l’amont vers l’aval pour les rues parallèles à la Seine, et des berges vers le nord et le sud pour les rues obliques ou perpendiculaires à la Seine. 

Visuellement, les numéros sont différenciés de manière à faciliter la compréhension de la position géographique dans laquelle se trouve le piéton. Dans les rues perpendiculaires ou obliques au fleuve, la numérotation est tracée en noir sur un fond ocre tandis que dans les rues parallèles à la Seine, le numéro est inscrit en rouge, toujours sur fond ocre. 

Numéro peint en noir sur fond ocre, conformément à la réglementation de 1805 pour les rues perpendiculaires à la Seine
Numéro peint en noir sur fond ocre, conformément à la réglementation de 1805 pour les rues perpendiculaires à la Seine

La municipalité de Paris prit en charge entre juin et septembre 1805 la première numérotation des rues de la ville mais l’entretient de ces numéros – pour qu’ils demeurent bien visibles – revenait aux propriétaires dont on imagine qu’ils furent particulièrement enchantés par cette nouvelle mesure. La peinture ne résista pas longtemps au climat parisien et on édita  alors généreusement un cahier des charges (hauteur, emplacement, couleur et matière de la plaque qui pouvait être en tôle vernissée, en faïence en terre à poêle émaillée) laissant aux propriétaires la liberté d’investir dans une numérotation qui ne nécessitait pas un entretien régulier. 

Le 28 juin 1847, l’application de l’arrêté du préfet de la Seine engagea une régularisation des plaques de rue et de numérotation en optant pour des plaques de porcelaine émaillée dont les chiffres blancs s’inscrivaient sur un fond bleu azur toujours d’actualité à Paris et en province. 

Lors de l’application du nouveau système de numérotation, se posa le problème des îles de la Cité et Saint-Louis. Puisque les rues perpendiculaires aussi bien que les rues parallèles donnaient sur la Seine, on prit le parti d’assimiler l’Île de la Cité à la rive gauche tandis que l’Île Saint-Louis s’apparentait à la rive droite. Par superstition, le numéro 13 de certaines rues fut remplacé par le n°11 bis et parfois, sans que l’on sache pourquoi, des rues furent numérotées à l’envers.

Plaque de la rue Napoléon dans le 6e arrondissement de Paris © actu.fr
Plaque de la rue Napoléon dans le 6e arrondissement de Paris © actu.fr

Ce décret de Napoléon Ier, sous ses airs bonhomme, changea la manière de concevoir l’espace géographique d’une ville. En facilitant toutes sortes de démarches, la numérotation des rues permet encore aujourd’hui de circuler rapidement, sans perdre de temps. Ironie du sort, peu de rues baptisées à la mémoire de Bonaparte permettent de lier le décret de février 1805 à son instigateur. La rue Bonaparte dans le 6e arrondissement de Paris évoque davantage le souvenir du général que celui de l’empereur tandis que le quai Napoléon de 1804 est aujourd’hui séparé en deux parties, l’une baptisée Quai aux Fleurs et l’autre Quai de la Corse, évocation pudique. 

Son île natale et l’île d’Aix, la dernière qu’il foula avant son rocher de Sainte-Hélène, ont encore des rues Napoléon comme quelques rares autres villes françaises. À défaut de rues, souvenons-nous du succès de leur numérotation ! 

Plaque de la rue Napoléon à l’île d’Aix © Sud Ouest
Plaque de la rue Napoléon à l’île d’Aix © Sud Ouest

Plonk and Replonk, Napoleon taking himself for a madman © plonk.lapin

Les faux Napoléon : une histoire de fous

Le cliché est éculé. Pourtant, et comme souvent, le stéréotype s’installe sur un terreau fertile et bien documenté. Les fous se prenant pour Napoléon Ier ont-ils réellement peuplé les asiles d’aliénés ? Étaient-ils tous fous à lier ou profitèrent-ils d’un historique moment de confusion suivant l’exil de Bonaparte ?


Plonk et Replonk, Napoléon se prenant pour un fou © plonk.lapin
Plonk et Replonk, Napoléon se prenant pour un fou © plonk.lapin

De la Révolution à la fin de l’Empire, las affres des l’instabilité et de la violence

L’adoption de la guillotine, recommandée par Monsieur Guillotin pour établir l’égalité entre les citoyens jusque dans l’exécution de la peine capitale, eut des conséquences aussi incisives dans les chairs que dans les esprits. Ainsi lorsque le 21 janvier 1793, Louis XVI est décapité sous les yeux navrés de Philippe Pinel (1745 – 1826), précurseur de la psychiatrie en France, le médecin se défend d’être royaliste mais pressent que si cette période troublée fait littéralement perdre la tête à bon nombre de citoyens, d’autres la perdent également de manière beaucoup plus insidieuse.

Le Terreur ne menace pas seulement les corps, elle menace aussi les esprits. Car les listes quotidiennes des condamnés entretiennent, pendant des semaines parfois, un effroi ne laissant aucun repos aux citoyens susceptibles d’être menés à l’échafaud. Certains esprits ne résistent pas à une telle torture et sombrent dans la folie : « le délire, rempart du sujet contre son propre effondrement a beaucoup à nous dire sur la violence politique » souligne Laure Murat, historienne et auteure de L’homme qui se prenait pour Napoléon.

Tony Robert-Fleury (1837-1911), Pinel, médecin en chef de la Salpêtrière en 1795. Collection de la Pitié - Salpêtrière

L’Empire ne met pas un terme à la violence et à l’incertitude qui sont le quotidien de ce tournant du XIXe siècle. La parenthèse est loin d’être enchantée et c’est presque tout un siècle qui porte les stigmates de la Révolution. De 1789 à 1871, les régimes politiques se succèdent les uns après les autres, sans pérennité mais toujours accompagnés de violences politiques et sociales. Les troubles n’agitent pas seulement les hautes sphères, ils s’expriment aussi dans la rue. Comment supporter une telle instabilité au quotidien ? Les contemporains de l’époque savent trop bien qu’une opinion politique un temps unanime – et parfois même récompensée – peut se transformer tout aussi vite en condamnation au mieux sociale, au pire, à mort. Il y a de quoi y perdre la tête sans avoir recours à la terrifiante « Louisette », surnom affectueux de la guillotine en hommage à l’un de ses concepteurs, le médecin Antoine Louis (1723 – 1792). Néanmoins, des perspectives interlopes s’ouvrent aux esprits les plus solides… et les plus dérangés ? 

Usurpation d’identité : les faux Napoléon Ier

La Restauration de 1815 s’accompagne d’une réaction épidermique de Louis XVIII confronté aux souvenirs de l’Empire. Il est indispensable pour les royalistes d’accabler la légende napoléonienne de tous les maux car la suppression de tous ses souvenirs – on ne le sait que trop bien – ne suffira pas à faire taire les bonapartistes. Partout en France, les portraits de Napoléon Ier, de la famille impériale, les emblèmes et toutes les représentations touchant de près ou de loin à Bonaparte sont systématiquement détruites, effacées, grattées. La solution des royalistes est finalement pire que le mal qu’ils s’évertuent à conspuer. Non seulement un commerce d’objets commémoratifs se met en place (dont le plus savoureux est sans doute celui des moules à gaufres ornés du profil impérial) mais surtout dès lors que les libraires et colporteurs ne sont plus autorisés à diffuser l’image du général corse, les imposteurs auront toute latitude pour jouer sur le souvenir d’une vague ressemblance entre leur physionomie et celle de Napoléon Bonaparte. 

Les fous de Napoléon, dessin de Serge Aquindo pour Le Monde, De l’exil à l’asile, les toqués de Napoléon, le 4 mai 2021

Ainsi commence la courte aventure de Jean Charnay, ancien militaire d’une trentaine d’années reconverti dans une bien curieuse activité d’ « instituteur et colporteur » qu’une femme reconnaît en juin 1817 comme l’empereur déchu. Désargenté et la faim au ventre, il ne tient pas particulièrement à contredire cette femme qui n’en démord pas : son visage est bien identique au profil des anciennes pièces de monnaie à l’effigie de Napoléon Ier ! Cela vaut bien un bon repas, l’usurpateur ne dément pas… Charnay se prend au jeu de l’affabulation et semble suffisamment convaincant pour manger à sa faim ; il obtient même parfois jusqu’à la totalité des économies de quelques habitants subjugués. Il ne garde cependant pas tout pour lui, l’homme est intelligent. Il a à cœur de tenir son rang car à cela tient aussi l’usurpation qui lui remplit quotidiennement la panse. Le voici donc distribuant de l’argent aux démunis, parfait déguisement pour celui qui était encore un de leurs semblables seulement quelques semaines auparavant. Car la mascarade tient deux mois et emprunte les chemins de l’Ain et de la Saône-et-Loire jusqu’à ce que Charnay-Napoléon ne soit arrêté le 4 août du même été 1817 puis emprisonné. 

Un précédent usurpateur avait eu moins de succès en 1815, dans l’Ain toujours, il n’avait tenu que deux jours. Jean-Baptiste Ravier, ancien sergent-major de la Grande Armée, une trentaine d’années lui aussi, ne tira pas beaucoup profit de son statut impérial avant d’être emprisonné. On ne manquera pas de soulever le point commun qui unit ces deux personnages aussi bien dans leur malheur que dans les moyens qu’ils employèrent pour y remédier. Les deux étaient des anciens de la Grande Armée. Or, on sait le sort malheureux de nombre de Grognards après la chute de l’Empire. Il fallait bien se nourrir et la confusion suivant la capitulation de Napoléon Bonaparte était propice à semer le doute dans les esprits. 

D’autant que Napoléon n’en était pas à son premier coup d’éclat et maîtrisait comme personne l’art des retours aussi fulgurants qu’inattendus. La population était donc légitimement en droit de douter de la défaite de l’empereur et de son exil lorsqu’apparaissaient ces personnages affirmant être Napoléon Ier. Bien malin celui qui pourrait accuser la crédulité des habitants de province dans des temps aussi troublés. En revanche, ces anecdotes cocasses sont révélatrices du souvenir puissant que Bonaparte a laissé dans les esprits, partout sur le territoire : nul besoin d’une ressemblance parfaite ni même d’être du même âge que le Corse ; l’évocation, le talent d’orateur et le maintien suffisent souvent.

Frère Hilarion Tissot

Le souvenir du grand homme n’est pas toujours suggéré par l’imposteur et reconnu par l’admirateur. Parfois, un grain de folie vient enrayer la machine et le faux Napoléon n’est pas seulement motivé par l’indigence. L’exemple de frère Hilarion – de son vrai nom Joseph-Xavier Tissot (1780-1864) – est édifiant. 

Nous sommes en 1823 et Napoléon Bonaparte est mort à Sainte-Hélène depuis déjà deux ans. En 1822, frère Hilarion un inconnu – pour le moment relativement discret – fait l’acquisition d’un petit château en Lozère qu’il destine à l’accueil des nécessiteux et des faibles d’esprits. Aucun frais n’est exigé de ces patients ou de leur famille. Frère Hilarion et les quelques religieux qui l’accompagnent prennent soin d’eux et, contrairement aux asiles insalubres qui sont l’ordinaire des malheureux déséquilibrés, l’établissement lozérien est un exemple remarquable d’attentions et de bons traitements. 

Or, frère Hilarion n’est pas seulement un bon samaritain. Sa ressemblance troublante avec l’empereur, son charisme et son aisance d’orateur troublent bien des habitants de la région qui rapportent à qui veut l’entendre que Bonaparte est bel et bien vivant ! Il est seulement dissimulé sous le costume monastique, sans doute pour recouvrer une vie paisible loin des aléas de la politique. L’information convainc tant qu’elle finit par éveiller l’intérêt du sous-préfet Armand Marquiset. Si Napoléon est de retour malgré son décès annoncé, il convient d’en avoir le cœur net ; cet homme serait bien capable de revenir d’entre les morts !

Marquiset est bien vite rassuré. S’il reconnait que frère Hilarion s’exprime admirablement et possède les traits réguliers évoquant ceux de Bonaparte, le sous-préfet constate aussi que le Napoléon ressuscité semble parfois « plus dérangé que ses malades ». Frère Hilarion ouvrira plusieurs hospices et s’évertuera à protéger les faibles d’esprits ou les aliénés. Malgré une notoriété qui s’étendra à plusieurs régions voisines, Joseph-Xavier Tissot devra céder ses hospices faute de moyens. Aujourd’hui, il est considéré par certains comme le précurseur des aliénistes ou, au moins, un défenseur des soins psychiatriques dignes, à une époque où l’idée commençait tout juste à être écoutée. 

Les fous qui se prenaient pour Napoléon : un mal qui n’épargne pas les célébrités

L’exil de Napoléon Bonaparte ne fait que renforcer la fascination pour ce personnage auquel rien ni personne ne résistait. Soumettant une grande partie des souverains européens de sa seule force de caractère, de son intelligence et de son génie militaire et stratégique surtout, Bonaparte a su s’émanciper de la nécessité d’une ascendance aristocratique et historique pour s’élever d’une piètre noblesse insulaire au rang d’empereur régnant sur des territoires dépassant les frontières naturelles de la France. Déchu une première fois, revenu en un tour de force magistral et sans aucun recours à la violence, Bonaparte est l’incarnation parfaite du surhomme de Nietzsche : affranchi des légitimités dynastiques, de la moral commune aux hommes et du contrôle social. Napoléon Bonaparte est un self-made man, une personnalité charismatique et fascinante qui inaugure une nouvelle ère où l’individualisme et la prise en main de son destin par l’individu sont de plus en plus valorisés et encouragés. 

Dans le contexte troublé du XIXe siècle, les personnalités historiques hors-norme sont un ancrage solide pour qui perd la tête. Bonaparte, invulnérable et pugnace, devient ainsi une personnalité facilement endossée par les aliénés. D’autant que le costume nécessite peu d’investissements : une redingote, un bicorne et le tour est joué !

Campagne de France, en 1814 par Ernest Meissonier, huile sur toile, 1864. Napoléon Bonaparte (1769-1821) et son personnel sont indiquées de Soissons revenir après la bataille de Laon.
Campagne de France, en 1814 par Ernest Meissonier, huile sur toile, 1864. Napoléon Bonaparte (1769-1821) et son personnel sont indiquées de Soissons revenir après la bataille de Laon.

C’est ainsi qu’après le retour des cendres de Napoléon Ier en décembre 1840, le docteur Auguste Voisin voit entrer une petite quinzaine d’empereurs à l’asile de Bicêtre. Et cela ne va pas tout seul ! Car à l’image de son modèle ou de ce que l’on imagine de lui, chaque empereur est colérique, capricieux et autoritaire. Ne supportant pas la contradiction, les rencontres entre deux personnalités impériales entraînent d’inévitables pugilats où chacun revendique sa légitimité au trône et accuse le rival d’imposture éhontée…

Ces fous convaincus d’être Napoléon Ier sont l’occasion pour Étienne Esquirol (1772 – 1840), élève de Voisin, d’étudier et de décrire dans le détail ce trouble nouvellement apparu et baptisé monomanie orgueilleuse (ou ambitieuse) et dont la principale caractéristique réside dans l’étonnante cohérence des malades. Ces derniers conservent en effet toutes leurs capacités intellectuelles et leur sens commun, excepté bien sûr leur délire d’identité. 

On aurait pourtant tort de croire que Napoléon dispose du monopole du délire monomaniaque. Bien qu’il remporte la palme haut la main, il est en lice avec d’autres concurrents prestigieux. Laure Murat relève ainsi plusieurs personnalités notables au goût des malades délirants : Louis XVI, Jésus ou Mahomet sont les plus courants. Leur point commun ? Sortir de l’ordinaire. Connaître une destinée unique, hors-norme qui permet de s’extirper de la réalité. D’ailleurs, les aliénés délirent moins sur la personne incarnée que sur son titre ou l’idée que l’on s’en fait. Plutôt que d’incarner Napoléon Bonaparte, le fou embrasse la personnalité d’un empereur à la puissance insoupçonnée. 

Albert Dieudonné en Napoléon dans le film éponyme d’Abel Gance © France Culture
Albert Dieudonné en Napoléon dans le film éponyme d’Abel Gance © France Culture

Doit-on s’étonner que Nietzsche (1844 – 1900), à l’aube du délire qui le perdra en 1900 se prit un bref moment pour Napoléon ? Dans la même veine, le philosophe Auguste Comte (1798 – 1857) avait déjà montré plusieurs signes de folie comme lorsque sortant d’asile, il signa au registre du nom de « Brutus Bonaparte Comte ». Sale temps pour les philosophes ! 

Plus récemment, la légende veut que l’acteur Albert Dieudonné (1889 – 1976), qui incarna Napoléon pour le film éponyme d’Abel Gance (1889 – 1981) en 1927, fut enterré dans le costume de Bonaparte qu’il porta sur le tournage. Quelle que soit la réalité, ses collègues d’alors furent nombreux à concéder que l’acteur échappa de peu à la folie. Mieux ! Le réalisateur lui-même dévoré par la personnalité de l’empereur se trouva quant à lui des correspondances psychiques avec l’empereur défunt…

Encore aujourd’hui, l’image stéréotypée du fou représente invariablement un homme main dans le veston, la tête haute et l’air intraitable. Napoléon Bonaparte, icône aussi populaire que ses ersatz aliénés n’a de cesse d’inspirer… jusqu’aux planches imaginées par Hergé ! 

Case extraite de l’album Tintin et les Cigares du Pharaon. Les images extraites de l’œuvre de Hergé sont la propriété exclusive de MOULINSART SA © Hergé-Moulinsart 2019
Case extraite de l’album Tintin et les Cigares du Pharaon. Les images extraites de l’œuvre de Hergé sont la propriété exclusive de MOULINSART SA © Hergé-Moulinsart 2019

Napoleon dictating his Memoirs to Las Cases and his son. Based on a watercolor by Felician Myrbach (1853 - 1940) © Classic Literature

Napoléon Bonaparte au jardin

À Sainte-Hélène, Napoléon Bonaparte mène une nouvelle campagne moins militaire que jardinière. En 1819, les abords de la maison de Longwood sont enrichis de jardins dessinés et mis en œuvre par l’Empereur lui-même. Les souvenirs des talents horticoles de Joséphine aidèrent-ils le général corse à remporter cette bataille ? Sans doute mais avec moins de grâce que l’élégante…


Louis-Joseph-Narcisse MARCHAND, Vue de Longwood. Aquarelle sur papier vergé, XIXe siècle © Vincent Escudero

Les jardins de Longwood à Sainte-Hélène

Après cinq années d’exil, le rythme quotidien de Napoléon Bonaparte et sa petite cour a ralenti et n’a plus la rigueur impériale de ses débuts. Pourtant…

Nous sommes à l’ouvrage dès 5h du matin, et tu rirais de bon cœur de voir l’Empereur bêche à la main.

écrit le comte Charles-Tristan de Montholon (1783 – 1853) en 1819.

Car en ce début d’année, Napoléon s’est résolu à suivre (pour une fois) une prescription de ses médecins qui lui recommandent de faire de l’exercice. Il aurait pu se contenter d’une promenade quotidienne mais ce genre d’activité manque certainement d’ambition. Remanier les jardins de sa demeure de Longwood, voilà qui a plus d’envergure ! Jamais dans la demi mesure, le Corse entreprend donc une nouvelle carrière jardinière. Deux jardins à la française avaient déjà été dessinés à son arrivée en 1815. Mais en 1819, Napoléon dirige lui-même et à la baguette d’importants travaux dont il a dessiné les plans. Et comme autrefois en campagne il partageait le quotidien de ses soldats, il est le premier à s’emparer d’une bêche ou d’un râteau, donnant à ses compagnons d’exil l’exemple du travail. 

D’abord, les nouveaux aménagements entendent apporter un peu d’ombrage aux jardins où Napoléon aime à déjeuner et recevoir. Un peu d’ombre et quelques remparts végétaux contre les vents alizés lui permettent bientôt de profiter davantage de l’extérieur et d’adoucir son exil. Le comte de Montholon, toujours lui, témoigne en février 1819 : 

En peu de jours, il parvint ainsi à nous faire élever, en touffes de mauvais gazon, deux murailles circulaires de onze à douze pieds de hauteur sur un diamètre de dix toises, en prolongement de sa chambre à coucher et de la bibliothèque. Sir Hudson Lowe n’y vit d’abord que des abris contre le vent, et ne s’y opposa pas. […] Ce travail fait, l’Empereur fit acheter vingt-quatre grands arbres. Il les fit déterrer avec une motte de terre d’une toise cube. L’artillerie accepta le soin de les faire transporter à Longwood à l’aide de plusieurs centaines de Chinois. L’Empereur dirigea lui-même leur plantation en allée à la suite de la bibliothèque. […] Le jardin de la bibliothèque fut clos à la hauteur du perron du cabinet topographique, ou billard, comme on voudra l’appeler, par une construction demi circulaire en tuf de gazon et à gradins ; chaque rangée de gradins était plantée de rosiers. […] Un semblant de bassin avec jet d’eau [était] formé au centre de ce jardin par une énorme cuve de douze pieds de diamètre sur trois pieds de profondeur, et dans laquelle l’eau était amenée au moyen de tuyau de plomb. Tous ces travaux coûtèrent beaucoup d’argent à l’Empereur, mais ils contribuèrent à prolonger sa triste existence en le détournant, pour quelques moments, de sa douloureuse situation.

La maison de Longwood, résidence à Sainte-Hélène de l'Empereur Napoléon Ier
Maison de Longwood : vue prise depuis le Jardin Fleuriste. Estampe de De Vinck conservée à la bibliothèque nationale de France - © Gallica

Naturellement, des travaux d’une telle ampleur menés tambour battant ne furent pas abattus par la seule volonté de Bonaparte et les efforts conjoints de sa petite cour. Il fallut pour aider l’ancien général faire appel à une main d’œuvre bon marché mais besogneuse qui se trouvait étonnement en grand nombre à Sainte-Hélène. Une importante communauté chinoise occupait en effet l’île, régulièrement augmentée de nouveaux colons confucianistes qui débarquaient en rade de Jamestown après avoir opportunément emprunté les navires de la Compagnie des Indes depuis Canton ou Shanghaï.

À Longwood, dès l’arrivée de Bonaparte, plusieurs Chinois fournissaient une aide discrète et régulière au bon fonctionnement de la maison. Leur rôle sera de plus en plus important et sans eux, les jardins de Napoléon n’auraient sans doute pas vu le jour aussi rapidement. Sans même parler du petit kiosque chinois qui fut construit et installé sur la propriété de Longwood !

Napoléon Bonaparte à Sainte Hélène, d’après une lithographie d’Horace Vernet, XIXe siècle © Margaret Rodenberg
Napoléon Bonaparte à Sainte Hélène, d’après une lithographie d’Horace Vernet, XIXe siècle © Margaret Rodenberg

L’entente entre ces travailleurs opiniâtres et l’irascible Bonaparte ne fut pas toujours au beau fixe (qui a jamais pu prétendre à une entente au beau fixe avec l’Empereur ?) mais sans doute un respect mutuel s’était instauré. Ce Français méconnu des Chinois d’alors, dont on leur assurait qu’il avait jadis régné sur le monde devait, au jardin, détonner avec l’idée que les ressortissants de l’Empire du Milieu se faisaient d’un empereur… La mise de Napoléon, en veste et pantalon de nankin, coiffé d’un large chapeau de paille éveilla un jour chez les travailleurs un rire irrépressible si bien que Bonaparte comprenant qu’ils riaient de son vêtement, ne s’en vexa pas, bien au contraire. S’adressant à son médecin François Antommarchi (1780 – 1838) :  

C’est mon costume ! Il est en effet assez plaisant. Mais il ne faut pas qu’en riant ils ne soient brûlés par la chaleur ; je veux que chacun d’eux ait aussi son petit chapeau de paille, c’est un petit cadeau que je leur fais.

L’image qu’éveillait Napoléon Bonaparte au jardin ne fut pas seulement étonnante aux yeux orientaux. Elle rejoignit la sphère intellectuelle et philosophique dans les discussions politiques européennes. Avait-il fallu l’exiler au bout du monde, sur un îlot inhospitalier, pour qu’enfin ce général élevé au rang d’empereur ne soit plus une menace pour les puissances européennes ? Maintenant qu’il était surveillé nuit et jour, que des navires gardaient en permanence Sainte-Hélène dans la crainte d’une fuite aussi soudaine que fulgurante, voilà que Napoléon Bonaparte devenait jardinier !

Napoléon le « Jardinier de Sainte Hélène ». Estampe rehaussée d’un auteur inconnu © Stefano BIANCHETTI/BRIDGEMAN IMAGES
Napoléon le « Jardinier de Sainte Hélène ». Estampe rehaussée d’un auteur inconnu © Stefano BIANCHETTI/BRIDGEMAN IMAGES

Avide lecteur de Rousseau dans sa jeunesse, Bonaparte donnait à ses contemporains l’image d’une réconciliation heureuse et apaisée avec la nature idéale. Ce général que ses ennemis affirmaient sanguinaire, on le voyait immortalisé appuyé sur une bêche, portant un humble chapeau de paille en lieu de son légendaire bicorne. L’aura de l’Empereur s’en trouva encore enrichie. À l’image de martyr s’ajouta celle d’un grand homme qui, retiré des plus hautes fonctions du pouvoir, retrouvait sans peine la simplicité de « cultiver son jardin ». L’effet était en Europe saisissant, bien que la réalité au large de l’Afrique soit toute autre…

Ce retrait du monde, dans un jardin – qu’on se figurait alors presque originel – creusait un profond fossé avec celui qui avait durablement marqué les esprits de l’Empire, le jardin de Joséphine à la Malmaison. Car si ce dernier se voulait comme la reconstitution d’une nature luxuriante et exotique, il était aussi un emblème de la rareté et du luxe qui l’opposait en tous points à celui de Napoléon à Sainte-Hélène.

Joséphine et les jardins de la Malmaison

Probablement les souvenirs nostalgiques de son enfance créole amenèrent Joséphine à développer un intérêt sincère pour la botanique. Sa passion pour les fleurs et les végétaux transforma petit à petit le jardin de la Malmaison en un jardin aussi idéal qu’expérimental, expérience unique et spectaculaire qui permit à plus de de 200 plantes de fleurirent pour la première fois en France. Ces variétés, véritables raretés délicatement parfumées et colorées, étaient à l’époque un luxe éphémère exigeant un soin aussi minutieux que dispendieux. 

La passion de Joséphine pour les roses est sans doute la plus connue puisque l’Impératrice réalisa la prouesse d’en réunir entre 500 et 600 espèces aussi bien des variétés cultivées en massifs que d’autres horticoles, lointaines et fragiles, provenant d’Asie centrale, d’Europe ou d’Amérique et que l’on conservait dans une serre chauffée.

Louis GARNERAY (1783 - 1857), Intérieur de la serre-chaude à la Malmaison, aquarelle © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Franck Raux


Cette serre immense, détruite en 1827, fut la plus grande de son temps. Longue de 50 mètres, elle était chauffée par des poêles à charbon et pouvait abriter des arbustes hauts de 5 mètres. À l’intérieur, André Thouin (1747 – 1824), alors jardinier principal du Muséum national d’histoire naturelle, était en charge des espèces rapportées par les explorateurs botanistes, eux-mêmes commandités par Joséphine. La collection était incomparable : dahlia, pivoine arbustive, hibiscus et camélia s’épanouissaient pour la première fois en France parmi des centaines d’autres espèces exotiques.

Dans une lettre adressée à Antoine-Claire Thibaudeau (1765 – 1854) en remerciement d’une « magnifique collection » de graines qu’il lui avait envoyée, Joséphine de Beauharnais confiait au préfet des Bouches-du-Rhône : 

C’est pour moi une joie inexprimable de voir se multiplier dans mes jardins les végétaux étrangers. Je désire que la Malmaison offre bientôt un modèle de bonne culture et qu’elle devienne une source de richesse pour les départements. C’est dans cette vue que j’y fais élever une innombrable quantité d’arbres et d’arbrisseaux des terres australes et de l’Amérique septentrionale. Je veux que, dans dix ans, chaque département possède une collection de plantes précieuses sorties de mes pépinières.

Pierre-Joseph Redouté (1759 - 1840), Magnolia. Estampe coloriée in Jardin de la Malmaison par E.P Ventenat botaniste de Sa Majesté L'Impératrice. A Paris, imprimerie L.E.Hehran, an XII 1804 © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Franck Raux
Pierre-Joseph Redouté (1759 - 1840), Magnolia. Estampe coloriée in Jardin de la Malmaison par E.P Ventenat botaniste de Sa Majesté L'Impératrice. A Paris, imprimerie L.E.Hehran, an XII 1804 © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Franck Raux

Les jardins de la Malmaison étaient pour Joséphine une immense fierté et, comme le notait Madame de Chastenay (1771 – 1855), « la botanique lui doit en partie l’extension qu’elle acquit vers ce temps en France. » Joséphine, qui en avait parfaitement conscience, ne manquait jamais de le rappeler au Tout-Paris. En témoigne cet herbier luxueux composé des superbes aquarelles du peintre Pierre-Joseph Redouté et des descriptions du botaniste Étienne-Pierre Ventenat. Intitulé Jardin de la Malmaison, il s’agit sans doute d’un des plus beaux livres de fleurs jamais réalisés, tiré à seulement 200 exemplaires et uniquement offerts aux visiteurs de prestige de Joséphine. 

Dans l’avant propos Ventenat, s’adressant directement à l’Impératrice, soulignait qu’elle avait réalisé « le plus doux souvenir des conquêtes de [son] illustre mari ». 

En quinze années, les jardins de la Malmaison ne s’enrichirent par seulement de centaines d’espèces végétales mais gagnèrent aussi en espace jusqu’à atteindre une superficie de 726 hectares. En plus de la serre chaude, une orangerie dessinée par les architectes Percier et Fontaine en 1800 accueillaient en hiver les orangers qui composaient les deux rangées bordant l’allée principale du château. 

Modelant les jardins et ses aménagements selon ses goûts et ses envies, Joséphine céda finalement à la vogue du jardin anglais dont elle confia la composition à Louis-Martin Berthault (1770 – 1823), architecte paysagiste. Celui-ci dessina un parc qu’il ponctua du fabriques dont un Temple de l’Amour et un bassin surmonté d’une statue de Neptune sont parmi les plus belles. Il dégagea un lit pour y installer une rivière sinueuse et un petit lac navigable. 

Garneray Auguste (1785-1824). Rueil-Malmaison, châteaux de Malmaison et Bois-Préau. M.M.40.47.7155.
Garneray Auguste (1785-1824). Rueil-Malmaison, châteaux de Malmaison et Bois-Préau. M.M.40.47.7155.

L’ensemble atteignit des sommets de beauté et d’élégance dans lesquels on décèle, comme à l’intérieur de la Malmaison, l’impérieux besoin de la maîtresse des lieux d’accumuler les belles choses. 

En 1819, presque cinq années ont passé depuis la mort de Joséphine. À Sainte Hélène, les jardins qu’entreprend Napoléon sont sûrement empreints du souvenir de ceux de la Malmaison. Mais quand l’un était gouverné par la botanique et les raretés, l’autre semblait seulement travailler à retrouver le souvenir paisible d’une quiétude lointaine. Ses compagnons d’alors l’affirment, Bonaparte passa dans ses jardins de Saint Hélène certains des moments le plus agréables de son exil. 

Napoléon dictant ses Mémoires à Las Cases et son fils. D’après une aquarelle de Felician Myrbach (1853 - 1940) © Classic Literature
Napoléon dictant ses Mémoires à Las Cases et son fils. D’après une aquarelle de Felician Myrbach (1853 - 1940) © Classic Literature

COUDER Louis-Charles-Auguste (1789 - 1873). Napoleon I visiting the stairs of the Louvre Museum. © Photo RMN-Grand Palais

Napoléon Bonaparte et le Louvre

Le musée du Louvre que nous connaissons aujourd’hui doit beaucoup à Napoléon. Davantage pour ses aménagements que pour les œuvres spoliées aux nations étrangères lors des négociations menées sous le Directoire et l’Empire. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Napoléon Bonaparte de fut pas l’inventeur de cette nouvelle manière d’enrichir le pays vainqueur. 


COUDER Louis-Charles-Auguste (1789 - 1873). Napoléon Ier visitant l'escalier du Musée du Louvre. © Photo RMN-Grand Palais
COUDER Louis-Charles-Auguste (1789 - 1873). Napoléon Ier visitant l'escalier du Musée du Louvre. © Photo RMN-Grand Palais

Le Musée du Louvre : un projet d’Ancien Régime

Louis XIV délaissant le palais citadin pour les atours riants de la proche banlieue parisienne, le Louvre devient dès la seconde moitié du XVIIe siècle un immense espace de possibilités. Il est d’abord un dépôt d’œuvres d’art appartenant à la couronne et accueille dans plusieurs appartements et ateliers les artistes du roi. Puis régulièrement au XVIIIe siècle, l’idée revient de faire de ce palais un véritable musée. Diderot dans l’Encyclopédie y va de ses talents d’architecte d’intérieur : 

On souhaiterait, par exemple, que tous les rez-de-chaussées de ce bâtiment fussent nettoyés & rétablis en portiques. Ils serviraient ces portiques, à ranger les plus belles statues du royaume, à rassembler ces sortes d’ouvrages précieux, épars dans les jardins où on ne se promène plus, & où l’air, le temps & les saisons, les perdent & les ruinent. Dans la partie située au midi, on pourroit placer tous les tableaux du roi, qui sont présentement entassés & confondus ensemble dans des gardes-meubles où personne n’en jouit. On mettrait au nord la galerie des plans, s’il ne s’y trouvait aucun obstacle. On transporteroait aussi dans d’autres endroits de ce palais, les cabinets d’Histoire naturelle, & celui des médailles.

Projet d’aménagement de la Grande Galerie du Louvre, vers 1789 ROBERT Hubert (1733 - 1808) © Photo RMN-Grand Palais - G. Blot / J. Schormans
Projet d’aménagement de la Grande Galerie du Louvre, vers 1789 ROBERT Hubert (1733 - 1808) © Photo RMN-Grand Palais - G. Blot / J. Schormans

Au XVIIIe, le projet de Museum prend véritablement forme et le Louvre accueille dès 1725 le Salon qui devient bisannuel en 1751. On sait le Salon obtus car il ne présente à ses débuts que les tableaux des membres de l’Académie de peinture ; il finira pourtant bien par gagner en souplesse au XIXe siècle. La Révolution suspend les avancées du projet avant que les révolutionnaires ne s’en emparent transformant le Louvre en Museum central des arts de la République. Les fonds de la nouvelle institution sont grassement alimentés par les œuvres de la couronne ainsi que celles confisquées au clergé et aux émigrés. 

Libérée dans le sang de la monarchie et de son pouvoir tyrannique, la France se revendique désormais de l’engeance pure et marmoréenne des régimes antiques et démocratiques. Argument largement suffisant à ses yeux républicains pour se considérer légitime à s’accaparer les chefs d’œuvre de l’Antiquité et de la haute Renaissance. La machine est lancée et le pillage orchestré et systématique des pays limitrophes en guerre contre la Nation est initié par une habile nouveauté : les indemnités de guerre des vaincus sont désormais largement réglées sous forme d’œuvres d’art. Le Directoire (1795 – 1799) ne renie pas cet héritage et encourage même cette rusée pratique. 

En 1796, des ordres écrits du Directoire encouragent le jeune général Bonaparte à ne pas lésiner sur les spoliations :

Le Directoire exécutif est persuadé que vous regarderez la gloire des Beaux-Arts comme attachée à celle de l’Armée que vous commandez. L’Italie leur doit en grande partie ses richesses et sa renommée : mais le temps est arrivé où leur règne doit passer en France pour affermir et embellir celui de la Liberté.

Et il va sans dire que Bonaparte s’y emploie. Il va même pousser la légitimation de ces spoliations (pudiquement désignées comme des « confiscations ») par des traités signés avec les vaincus. Et si « Napoléon vole comme l’éclair et frappe comme la foudre », les villes en passe d’être saignées à blanc sentent aussi venir son arrivée. C’est ainsi qu’à Florence en octobre 1800, on sait les troupes napoléoniennes en approche, raison pour laquelle on s’affaire aux Offices. Le directeur Tommaso Puccini (1749 – 1811) organise la fuite des œuvres les plus célèbres de la Toscane. Celles qu’il peut sauver en tous cas. Car Tommaso sait les spoliations gargantuesques effectuées à Venise et à Rome. Il sait aussi qu’une fois parvenues à Paris, les œuvres seront peut-être présentées sur des chars défilant en parade comme lors des 27 et 28 juillet 1798. Les plus beaux trésors d’Italie comme des prisonniers de guerre avant de rejoindre le Louvre et les gazettes titrant :

La Grèce les céda, Rome les a perdus. Leur sort changea deux fois, il ne changera plus.

L'entrée à Paris du convoi transportant les œuvres d'art pillées par Napoléon.
Les œuvres d'art pillées par Napoléon entrent dans Paris sur des chars de parade

Ces visions dantesques redonnent à Tommaso l’énergie du désespoir et le directeur des Offices de redoubler d’efforts. Emballées avec précaution dans 75 caisses, les œuvres sont chargées sur des bateaux amarrés sur les berges de l’Arno ; un des convois les plus extraordinaires de l’Histoire s’en va discrètement vers Livourne où l’attend une frégate britannique. Une fois chargé, le navire lève l’ancre pour la Sicile, mettant quelques-uns des plus grands chefs d’œuvre italiens à l’abri des appétits napoléoniens. Pourtant la Vénus Médicis discrètement installée à Palerme fut finalement sommée – sous pression diplomatique – de rejoindre Paris en 1803. Elle ne retrouvera Florence qu’en 1815. Le pillage fut tellement traumatisant en Italie qu’il donna naissance à un proverbe :

Non tutti i francesi sono ladri, ma Buonaparte sì. 

(Tous les Français ne sont pas des voleurs mais une bonne part (Buonaparte – Bonaparte), si.)

La Vénus Medicis. Sculpture grecque en marbre représentant la déesse Aphrodite. Premier siècle avant notre ère.
La Vénus Medicis. Sculpture grecque en marbre représentant la déesse Aphrodite. Premier siècle avant notre ère.

Le Musée Napoléon

Une fois porté au pouvoir, Napoléon fait du Museum central des arts de la République le Musée Napoléon. Un nom plus concis – et un rien plus narcissique aussi – pour une collection qui s’est grassement étoffée en quelques années. L’ambition de faire du Louvre un musée universel emprunte autant aux Lumières qu’à l’ambition de Bonaparte de faire de Paris une nouvelle Rome. La mode est à l’antique depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle. La Révolution et l’instauration de la République ont renforcé ce sentiment. L’Empire se veut comme la consécration de cet élan idéalisé vers une pureté politique et esthétique retrouvée. 

Néanmoins, nous ignorons tout de la formation aux arts de Napoléon Bonaparte. Sans doute fut-il initié à Brienne, sans doute lut-il beaucoup sur le sujet, comme c’était son habitude. Avait-il un penchant pour les arts ou simplement la parfaite conscience de leurs importances capitales dans l’instauration d’une légitimité politique et dynastique ? Encore une fois, nous l’ignorons. Bien trop occupé aux négociations, il n’était pas de ceux qui sélectionnaient les chefs d’œuvre à déplacer. Pour l’aider, il était accompagné de commissions spécialisées formées par des intellectuels et des spécialistes de l’histoire de l’art qui identifiaient, sélectionnaient et localisaient les œuvres qui devaient partir pour Paris. Toutes ces spoliations étaient parfaitement organisées et d’une ampleur inédite jusque là. 

L’Italie n’est pas la seule à souffrir de ces pillages. La Prusse, l’Autriche, l’Égypte, l’Espagne ou la Belgique sont passées au peigne fin. Les cargaisons égyptiennes ont un sort inattendu, confisquées par les Anglais qui les acheminent à Londres. Aujourd’hui, plusieurs de ces œuvres sont encore visibles au British Museum ; dont la célèbre pierre de Rosette.

Le Musée Napoléon est ainsi le nouvel écrin d’œuvres plus extraordinaires les unes que les autres. Parmi elles, des œuvres de peinture du Corrège, de Mantegna, de Raphaël, de Lorenzo Lotto, de Memling, van Eyck, du Guerchin, Carrache, Reni, du Pérugin ou encore de Botticelli ou de Vinci. Les sculptures affluent au même rythme : l’Apollon du Belvédère, le groupe du Laocoon, le Tireur d’Épine ou les chevaux de la basilique Saint-Marc. Toutes ces spoliations ne trouvent pourtant pas refuge au Louvre. Nombre d’entre elles sont réorientées vers les musées de province.

Parallèlement, le Louvre est remanié pour différentes raisons. Sa physionomie change pour celle que nous lui connaissons aujourd’hui. Les artistes autrefois hébergés dans le palais sont expulsés. Les architectes Charles Percier (1764 – 1838) et Pierre Fontaine (1762 – 1853) érigent une aile longeant la rue de Rivoli et une partie du Louvre est maintenue comme résidence palatiale (pour les invités prestigieux notamment) et plusieurs de ses espaces (le Salon Carré, la Galerie d’Apollon et la grande Galerie) servent pour les cérémonies. 

Cortège nuptial de Napoléon Ier et de Marie-Louis d’Autriche. ZIX Benjamin (1772 - 1811) © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot
Cortège nuptial de Napoléon Ier et de Marie-Louis d’Autriche. ZIX Benjamin (1772 - 1811) © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

Les œuvres sont exposées dans la galerie du bord de l’eau – côté Seine donc – puis Pierre Fontaine réaménage les appartements d’hiver d’Anne d’Autriche et étend cette partie du musée entre 1806 et 1817 dans l’aile sud de la Cour carrée. À partir de 1812, la salle des Caryatides accueille la collection Borghèse.

Régulièrement et malgré les aménagements, on se plaint du manque de luminosité pour bien apprécier les collections. Des ouvertures zénithales sont percées, on ajoute des miroirs pour réfléchir la lumière mais il faut tout de même choisir ses heures pour visiter et apprécier les trésors du Musée Napoléon. Tout le monde peut y accéder. Le musée est ouvert au public le samedi et le dimanche mais les visiteurs étrangers peuvent y entrer les autres jours de la semaine sur simple présentation de leur passeport. Les Anglais ne manquent pas de le faire à la suite de la paix d’Amiens et – si l’Europe s’offusque et se scandalise des spoliations opérées par les Français – force est de constater que l’ambition d’un musée universel fait du Louvre sous le règne de Napoléon Ier, le plus beau musée du monde. 

Pascal Torres, conservateur au département des Arts graphiques de l’actuel musée du Louvre le reconnaît volontiers :

Le Musée Napoléon, à la chute de l’Empire, était devenu le plus grand musée de l’univers, que jamais aucun musée ne pourra égaler dans l’histoire humaine, pas même le Louvre aujourd’hui.

Mais comme le dit l’adage, bien mal acquis ne profite jamais. Et le rêve un temps incarné de faire du musée Napoléon le plus grand musée du monde s’effondre en même temps que l’Empire. Après Waterloo en juin 1815, il n’est plus question pour la France de conserver les richesses qu’elle a dérobé pendant près de 20 longues années. Les propriétaires exigent à juste titre le retour de leurs précieux trésors. En juillet 1815, diplomates et hommes politiques des différents pays engagés contre la France sont à Paris pour organiser le retour des œuvres nationales. 

Le paradoxe de la restitution 

De nombreuses correspondances d’époque témoignent de la fascination que suscite le Musée Napoléon chez tous les visiteurs, tel cet Anglais qui affirme que « la seule visite de ce musée vous récompense d’un voyage à Paris. » Car tous l’admettent, il est commode et plaisant de pouvoir admirer en un même lieu la réunion de tant de chefs d’œuvre et cela sans être pressé par un guide comme c’est le cas dans la plupart des galeries européennes. 

Guillaume de Humboldt (1767 – 1835) n’est pas le dernier à le faire savoir. Cet ancien ambassadeur de Prusse à Rome est envoyé en juillet 1815 à Paris pour organiser le rapatriement des œuvres prussiennes ; il ne tarit pas d’éloges sur le musée. À son épouse, il écrit :

Je t’ai écris déjà, je crois, que tous les jours autant que possible je vais au musée. Jusqu’à maintenant, je me suis seulement occupé des statues. Il y a vraiment beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses que je n’avais jamais vues, en particulier venant de la villa Albani.

Ou encore : 

C’est un plaisir infini et pour ainsi dire mon seul plaisir ici.

Mieux ! Le diplomate empêtré dans des négociations houleuses avec les Français – n’oublions pas que Dominique Vivant-Denon (1747 – 1825), directeur du Musée Napoléon, se bat alors bec et ongles pour conserver le plus possible d’œuvres étrangères dans ce musée qu’il aime tant – le diplomate prussien ayant pour mission de rapatrier les œuvres prussiennes indique à son épouse qu’à l’heure même où il arpente les galeries du musée, « il y a ici une salle qui est en préparation pour la Pallas de Velletri et c’est la plus belle salle du musée. » Quelle ironie ! Un de ceux qui doit vider le musée d’une partie de ses collections admire le Louvre en devenir !

Pallas de Velletri Marbre de Carrare, Ier siècle de notre ère © France Info
Pallas de Velletri Marbre de Carrare, Ier siècle de notre ère © France Info

L’admiration et l’émotion esthétique que suscite le Musée Napoléon chez le visiteur jusqu’en 1815 ne fait absolument aucun doute. La réunion de tant de chefs d’œuvre émeut et transporte absolument tout ceux qui en témoignent. Le modèle de ce musée est beau, c’est évident. Mais le prix à payer pour y parvenir est décidément trop élevé. 

Si réunir une telle collection à Paris nécessite de priver tant d’autres lieux de leurs arts, alors il est préférable de renoncer à ce projet pharaonique. En 1815, les arguments les plus récurrents avancent que les Italiens ou les Allemandes aiment tant l’art que les en priver serait criminel. À l’inverse, on reproche aux Français de n’avoir aucune sensibilité dans ce domaine – preuve en est qu’on en voit aucun, affirme-t-on, visiter le musée et qu’il leur plaît seulement de posséder ce que toute l’Europe s’accorde à considérer comme exceptionnel. Rien n’est épargné à ces arrogants Français qui se satisfont davantage de la vanité qu’ils tirent de leur musée que de la beauté dont ils devraient s’émouvoir. Sévère critique partout relayée. 

Pourtant cette centralisation de tant de chefs d’œuvre européens au même endroit, unique dans l’Histoire, bouleverse soudain la conscience que les pays ont de leur propre patrimoine. Les pays européens spoliés par les Français rapatrient leurs œuvres chéries et s’interrogent : doit-on remettre à leur exact emplacement les œuvres un temps disparues ? Ne faut-il pas s’essayer, comme au Louvre, à centraliser dans quelques grandes villes du pays les plus belles pièces pour les laisser voir par le plus grand nombre ? 

Cette impression spectaculaire d’universalisme qui fut l’âge d’or du Louvre marqua tant les esprits qu’elle inaugura une nouvelle manière de conserver, d’exposer et d’admirer les arts dans les différents pays européens. Peu à peu, l’idée de grands musées à l’idéal universaliste grandit et ouvre la voie à la création de ceux que nous connaissons aujourd’hui. Si le Musée Napoléon n’est aucunement l’instigateur de cet engouement ancien pour la réunion d’œuvres d’art, il fut suffisamment spectaculaire et traumatisant pour que les pays volés remettent au centre de leurs préoccupations culturelles la mise en valeur et la protection de leur patrimoine. 

Nous qui avons manqué – à 200 ans près – cette expérience unique à Paris, nous avons toujours la chance aujourd’hui de pouvoir fréquenter avec délice les incroyables collections du Louvre, reconnu de tous comme l’un des plus beaux musées du monde. Un luxe inestimable dont personne ne devrait se priver.


Bicentenary of the death of Napoleon Bonaparte: May 5th, 1821 - May 5th, 2021

Le Bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte

L’année bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte n’a pas encore été inaugurée que la polémique fait déjà rage. Que reproche-t-on à l’empereur Napoléon Ier ? Entre légende noire et légende dorée, Bonaparte est un personnage complexe, un objet historique qu’on aurait tort de juger à l’aune du présent.


A-t-on conscience de l’influence exercée quotidiennement par Napoléon sur nos vies ? Le Code civil est sans doute l’exemple le plus immédiat mais le baccalauréat, la Légion d’honneur et le Louvre tel que nous le connaissons aujourd’hui sont des ouvrages napoléoniens. La gloire que ce personnage français connu – de son vivant – à l’échelle mondiale fut si grande que nous peinons encore à nous la figurer. C’est sans doute cette gloire qui vaut d’ailleurs à Napoléon tant de critiques : assez proche de nous et documentée pour que nous puissions oser la comparaison avec notre époque contemporaine mais suffisamment éloignée pour qu’il soit tentant de ne rien voir d’autre que l’aura de l’homme qui créa son propre mythe. Napoléon Bonaparte n’a pas le confort glorieux des héros antiques. 

Bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte : 5 mai 1821 - 5 mai 2021
Bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte : 5 mai 1821 - 5 mai 2021

Napoléon Bonaparte et la restauration de l’esclavage

L’ascension de Bonaparte n’est pas le fait d’un seul homme. Son accession au pouvoir non plus. Le coup d’État du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) puise dans les finances d’hommes d’affaires aussi aisés qu’inquiets de l’instabilité politique du pays. Leur soutien ne connaît pas la philanthropie et sous-tend naturellement qu’ils acquièrent voix au chapitre dans les décisions qui seront prises par la suite. Une fois Napoléon Bonaparte nommé Premier Consul (le 20 brumaire), les requêtes concernant le rétablissement de l’esclavage aboli en 1794 dans les colonies françaises deviennent régulières et insistantes. Jusqu’en 1802, Bonaparte ne cède pas :

Nous ne devons pas retirer la liberté à des hommes à qui nous l’avons donnée.

Hélas, il finira par revenir sur ses mots. Suite à la paix d’Amiens en mars 1802, la France récupère ses colonies de Martinique, Tobago et Sainte-Lucie. Or la loi abolitionniste de 1794 n’avait été appliquée ni à La Réunion – qui avait entravée son application – ni à la Martinique où une insurrection royaliste avait débouché sur un accord de soumission à la royauté anglaise avant que cette dernière ne conquiert l’île. 

La loi du 20 mai 1802 concerne les territoires qui n’avaient pas appliqué la loi abolitionniste de 1794. Ainsi, les territoires récupérés lors de la paix d’Amiens n’étaient en théorie pas concernés par cette loi. Néanmoins, l’esclavage est rétabli en Guadeloupe par un arrêté du 16 juillet 1802 – dont l’original découvert en 2007 aux Archives nationales est présenté à l’occasion d’une exposition commémorant le bicentenaire de la mort de Napoléon Ier en 2021. La présentation de ce document pour la première fois au public est une prise de position importante permettant d’affiner une dimension souvent déformée ou mal connue du règne de Bonaparte et ses conséquences sur les droits humains tout au long du XIXe siècle. En Guyane, l’esclavage est rétabli en avril 1803. Le général François-Dominique Toussaint Louverture (1743 – 1803), participera à l’indépendance d’une partie de Saint-Domingue qui deviendra Haïti le 1er janvier 1804.

Portrait de Toussaint-Louverture réalisé par M. de Montfayon. Fin XVIIIe - début XIXe siècle.
Portrait de Toussaint-Louverture réalisé par M. de Montfayon. Fin XVIIIe - début XIXe siècle.

Les massacres perpétrés par les troupes françaises sur les insurgés noirs en Guadeloupe et en Martinique pour reprendre le contrôle font partie des actes les plus sanglants du règne de Bonaparte. Ajoutons que l’abolition de l’esclavage en France devra attendre 1848 avant d’être définitive. Les débuts du règne du futur empereur font ainsi de la France le seul pays à avoir rétabli l’esclavage. Une exception culturelle française dont l’Histoire se serait bien passée.

Napoléon Bonaparte, le misogyne ?

L’aristocratie d’Ancien Régime – la plus haute en particulier – se distingua au XVIIIe siècle comme l’un des seuls milieux dans lequel la misogynie n’avait pas (ou peu) cours. Les révolutionnaires leur en tinrent rigueur et les accusations pleurèrent. Les reproches étaient tout trouvés et les aristocrates de s’être efféminés, d’être devenus faibles comme on imaginait alors le penchant naturel des femmes. La Révolution en opposition à l’Ancien Régime se voulut donc à virile. Bonaparte, comme tous les hommes de son temps, n’imaginait pas autrement l’idéal masculin : solide, fort et déterminé, des adjectifs volontairement éloignés de la sphère féminine trop superficielle et fragile pour se mêler de sujets sérieux. Les exubérances des Merveilleuses de la fin du XVIIIe siècle sonnent le glas d’une présence féminine acceptée et admirée hors de l’espace domestique, un dernier soubresaut avant un XIXe siècle au féminisme consternant aux yeux de notre jeune XXIe siècle.

Une fois instaurés le Directoire et encore davantage l’Empire, le XIXe siècle pousse plus loin la virilité révolutionnaire en dessinant assez fermement des genres masculins et féminins dont on a, encore au début du XXe siècle, toutes les peines du monde à se débarrasser. 

Le Code civil, fameux ouvrage du règne napoléonien, s’impose alors à nos yeux comme le contempteur assumé et satisfait de la condition féminine et de l’opprobre contemporaine. Et pour cause, le texte n’a pas l’âme féministe. Pourtant il serait parfaitement anachronique d’imaginer que l’homme de ce début de XIXe siècle se laisse imposer une idée de la femme par Bonaparte. La misogynie n’est ni ambiante, ni nouvelle.

Si quelques très rares féministes se sont faites entendre pendant la Révolution française, il est parfaitement impensable d’imaginer donner à une femme les responsabilités d’un homme politique. En ce sens, Napoléon Bonaparte n’est pas plus misogyne que ses contemporains (mais l’est sans doute davantage que ses contemporaines). En élaborant le Code civil, Bonaparte garde en tête sa préoccupation première : protéger la cellule familiale dont le modèle est nécessairement patriarcal. Une délicieuse ironie quand on connaît la place centrale et autoritaire de Letizia (1750 – 1836) dans la clan du célèbre Corse.

L’homme se doit ainsi d’être au centre de la famille, il est son pilier central. Il est tenu de se faire respecter et de protéger femme et enfants. Les défaillances du chef de famille sont légalement répréhensibles mais celles des femmes le sont encore davantage. Le Code civil cantonne la femme à la place d’un individu mineur placé sous la tutelle de son mari : «  Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. » La femme est considérée comme « faible et dépendante », à l’image d’un enfant. Raison pour laquelle les droits de la femme, s’ils sont considérés comme sacrés, ne peuvent lui être confiés car sa nature même ne lui permet pas de les exercer raisonnablement. Jacques de Maleville (1741-1824), l’un des rédacteurs du Code civil, aime à rappeler aux femmes le « sentiment de leur infériorité » et « la soumission qu’elles doivent à l’homme qui va devenir l’arbitre de leur destinée. » Néanmoins, triste réconfort, un homme ne peut divorcer d’une femme âgée de plus de 45 ans. Une précaution qui découle des devoirs du mari tenu d’assurer la protection de son épouse. Pas question donc d’abandonner cette dernière si d’aventure l’envie vous prenait de retrouver les sensations émoustillantes de la jeunesse.

Encore une fois, notons l’ironie qui force Napoléon Ier à contourner sa propre loi pour épouser Marie-Louise d’Autriche (1791 – 1847).  La protection des enfants est également une préoccupation qui importe à Bonaparte et nous avons toujours aujourd’hui hérité de plusieurs de ses dispositions. 

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Napoléon et Joséphine peints par Harold Hume Piffard (1867 - 1938). Collection privée

Pour un homme qui jugeait l’éclatement de la cellule familiale comme un désordre néfaste à la bonne tenue de la société, sa vie privée fut le parfait contre-exemple, un fiasco total qui a de quoi laisser songeur et qui révèle une grande partie de l’ambivalence du mythe napoléonien.

Marié à une veuve mère de deux enfants, il parvient finalement à divorcer alors que Joséphine est âgée de 46 ans. Sa seconde épouse Marie-Louise lui donne un fils qui connaîtra à peine son père et qu’une solitude terrible rongera jusqu’à sa mort à l’âge de 21 ans. Deux autres enfants de Napoléon vivront sans jamais être reconnus par leur père puis Bonaparte mourra à Sainte-Hélène, seul et sans aucun membre de sa famille à ses côtés. L’éclatement de la cellule familiale qu’il craignait tant ne pouvait pas être plus complet. 

Alors le Code civil est, sans doute, sévère avec la condition féminine ; mais il ne s’agit pas d’une idéologie personnelle à Napoléon Bonaparte. Car la chute de l’Empereur n’annonce pas d’améliorations pour les femmes dont le statut inférieur est entretenu sous la Restauration. 

Bien sûr quelques voix féminines contemporaines de l’ouvrage napoléonien s’élèvent contre de telles considérations mais elles sont rares et nécessitent un certain statut social pour être entendues. Les rares femmes journalistes, ces « bas bleu » que les hommes méprisent, essaient de se faire entendre dans un monde journalistique et littéraire entièrement aux mains des hommes. La tâche est pour le moins ardue et pénible. Seule la figure pleine de panache et la célébrité éclatante de Madame de Staël (1766 – 1817) s’offusque ouvertement de ce qu’on inflige aux femmes. Son caractère et son intelligence dissuadent jusqu’à Napoléon même de répliquer, lui qui disait d’elle :

J’ai quatre ennemis, la Prusse, la Russie, l’Angleterre et Madame de Staël.

Portrait de Germaine de Staël par Marie-Éléonore Godefroid d'après François Gérard. Première moitié du XIXe siècle. Tableau conservé au château de Versailles.
Portrait de Germaine de Staël par Marie-Éléonore Godefroid d'après François Gérard. Première moitié du XIXe siècle. Tableau conservé au château de Versailles.

Le 5 mai 2021 inaugure le bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte, mort à Sainte-Hélène le 5 mai 1821. Si les critiques s’élèvent partout quant à la célébration ou pas de la mort de ce personnage et de la commémoration de son influence dans l’histoire de France, les opinions clivantes portent encore le débat aux confins d’une absurdité qui relève parfois de la performance artistique. 

Commémorer ne signifie ni encenser aveuglément ni tirer à vue. La vertu des débats entre historiens et spécialistes de l’histoire napoléonienne aux discours argumentés, documentés et posés sont sans doute les meilleures réponses à apporter en cette année de commémoration. Chacun doit pouvoir se faire une opinion éclairée sur la réalité historique de Napoléon Bonaparte, de son règne et de son influence encore aujourd’hui dans nos vies. Les nombreux débats, ouvrages et expositions prévues à cette occasion seront l’occasion, nous l’espérons, d’engager une véritable réflexion sur ce personnage dont le mythe écrase parfois la nécessaire nuance.


Pair of rider boots attributed to the Emperor Napoleon I, black morocco, soles with small heels, lining of fine natural skin, with its two pulls in woven and grooved canvas, h. 48 cm, l. (from the foot) 26.5 cm. Sold: € 117,208 © La Gazette Drouot

Les soldats napoléoniens : une armée mal chaussée

« Vitesse, vitesse, vitesse ». Ces mots de Napoléon Bonaparte pourraient succinctement  résumer l’essence de son génie stratégique. L’armée napoléonienne se déplaçait deux fois plus vite que ses adversaires. Un atout autant qu’une prouesse, tout deux supportés par un accessoire se montrant (presque) toujours défaillant : les chaussures des soldats.


Sans doute aucune campagne ne fut harassante comme les campagnes napoléoniennes. Qu’une bonne condition physique soit essentielle pour faire un bon soldat, nul n’en doutera, mais plus que pour toute autre, les conscrits des guerres napoléoniennes se devaient d’avoir une santé de fer. Probablement, aucun n’imaginait la rudesse et l’endurance nécessaire dont les soldats devraient faire preuve pour affronter les marches forcées sur des terrains souvent mauvais et chaotiques.

La conscription concernait alors les jeunes âgés de 20 à 25 ans, en bonne santé naturellement. Tirés au sort, les conscrits désignés par la Fortune – dont on peut légitimement interroger les bonnes intentions – devaient être formés rapidement pour intégrer des régiments composés de jeunes et de vieux soldats expérimentés. Au prix d’un entraînement militaire intensif et sévère, il fallait trois mois de service pour faire d’une recrue un fantassin efficace. Or le tout premier enseignement dispensé consistait bien souvent à différencier son pied droit de son pied gauche, un exercice rudimentaire mais indispensable pour que le bon soldat marche correctement au pas. Pour ces jeunes gens majoritairement sans éducation et davantage versés dans l’art de travailler la terre que de s’y déplacer de manière ordonnée et synchrone, les instructeurs trouvèrent une astuce qui mit au centre de la vie du futur soldat un accessoire qui allait concentrer leur attention de manière constante jusqu’à ce qu’ils reviennent, peut-être un jour, à la vie civile : les chaussures. Dans la chaussure gauche (ou le sabot pour ceux qui n’étaient pas encore parfaitement équipés) on plaçait de la paille tandis que la chaussure droite était rembourrée de foin. Ainsi, le soldat allait au pas sans se tromper au cri scandé de son supérieur « Paille – Foin ! Paille – Foin ! ». L’anecdote attestée a de quoi faire sourire si le problème des chaussures dans les armées napoléoniennes n’était pas devenu un souci permanent pour l’État-Major. 

Les marches napoléoniennes

Les campagnes napoléoniennes pour être fulgurantes doivent être menées par des soldats endurants, sans blessure et donc bien équipés. Car les marches sont terriblement longues. Relier une ville à l’autre, un champ de bataille à l’autre sous-tend souvent de parcourir en très peu de temps des dizaines de kilomètres par jour à un rythme soutenu. L’exploit des troupes du général Friant (1758 – 1829) força en ce sens l’admiration lorsque ses effectifs rallièrent le champ de bataille d’Austerlitz en parcourant plus de cent kilomètres en 44 heures. En moyenne, les troupes parcouraient quotidiennement 50 kilomètres dans des conditions (terrain, climat) souvent difficiles. On comprend dès lors l’importance capitale pour les soldats d’être bien chaussés.

Les chaussures distribuées par l’Armée étaient en peau de vache retournée et pesaient 611 grammes (seulement, pourrait-on ajouter). Elles étaient de trois tailles allant du petit (entre 20 et 23 cm) au grand (plus de 27 cm) en passant par une taille moyenne (entre 23 et 27 cm). La dernière semelle était en cuir de bœuf tanné puis renforcée de clous de cordonnier : on en comptait entre 36 et 40 selon la pointure. Le soldat les attachait fermement avec un lacet de cuir passant par deux trous dépourvus d’œillet ; l’usure devait bien vite en venir à bout. Comme presque toutes les chaussures de cette époque, le bout était carré. Une particularité tout de même spécifique à la chausse militaire : il n’y avait ni pied droit ni pied gauche. Les deux chaussures parfaitement identiques étaient façonnées par le pied de leur porteur au gré des éprouvantes marches qu’il effectuait. Ainsi, chaque nouvelle recrue se voyait remettre un uniforme, une arme et bien entendue une paire de chaussures normalement conçue pour parcourir mille kilomètres. 

Dessin de profil et semelle d'une chaussure réglementaire dans l'armée du Premier Empire.

Mais ces dernières étaient si vite usées que de nombreux témoignages rapportent qu’à la fin des combats, les soldats s’empressaient de retirer les chaussures des morts quant ils ne se fabriquaient pas eux-mêmes des chaussures avec les moyens du bord. Pendant la guerre d’Espagne, les chaussures de rechange n’arrivant pas, les soldats se firent bottiers en plus de leurs devoirs habituels. Dans ses Mémoires, David Victor Belly de Bussy (1768 – 1848) rapporte que les hommes se faisaient des bottes en roulant de la peau de bœuf autour de chaque jambe et pied, en prenant soin de laisser les poils de l’animal en dehors. 

Ainsi, malgré l’importance que Napoléon Bonaparte accorda toujours au bon équipement de ses troupes, l’intendance prit sous l’Empire une ampleur telle que les financiers bataillant pour remporter les marchés militaires n’eurent aucun scrupule à fournir un équipement de piètre qualité pour le plus gros des troupes. Sans même parler des problèmes liés au ravitaillement, les chaussures des soldats furent un souci permanent et un sujet récurrent dans la correspondance de Napoléon. 

Les fournisseurs peu scrupuleux de l’Armée napoléonienne 

Les contrats signés avec l’armée étaient juteux pour qui avait les moyens de payer les avances et de s’y entendre en politique officieuse. La corruption et les amitiés d’un cercle proche du pouvoir étaient absolument nécessaires pour qui aspirait à faire des affaires.

Pour la campagne d’Italie, ce sont les frères Coulon, amis de Bourienne (1769 – 1834) qui remportèrent le marché des chaussures des soldats mais leur faillite mit un terme à ce contrat. Avant la bataille de Marengo, un traité fut signé avec Étienne Perrier et son homologue Louis Cerf, tous deux cordonnier-bottier. Ces deux artisans parisiens furent chargés de fournir chaussures et bottes à la hongroise aux corps de l’Armée. Mais c’est sans aucun doute Arman-Jean-François Seguin (1767 – 1835) qui emporta le plus gros contrat. Ce chimiste était parvenu à élaborer un procédé de tannage rapide qui ne nécessitait que trois semaines au lieu des six mois traditionnels. Naturellement, cette innovation attira l’attention de l’État qui octroya à Seguin le marché de « tous les cuirs tannés, corroyés et hongroyés nécessaires à la chaussure et à l’équipement de la totalité des troupes à pied et à cheval » pour une durée de 9 ans à partir de l’an VI (1796). 

Ces marchés aux avantages économiques non substantiels n’étaient pourtant pas inspectés comme on pourrait l’attendre d’une commande d’État. Les financiers se firent donc fort de minorer la qualité des produits pour réaliser davantage de profit. L’affaire des chaussures en carton semble commencer comme une plaisanterie mais il n’en est rien. 

Illarion Mikhailovich Pryanishnikov, La retraite de Russie, 1812. Tableau à l’huile peint en 1874

Pour la campagne de Russie, les soldats de la Grande Armée se virent octroyer des chaussures en faux cuir et à semelles de carton. Ce qui eut été un fâcheux désagrément en Espagne se transforma en cauchemar glacé en Europe de l’est. Gabriel-Julien Ouvrard (1770 – 1846) un des plus importants financiers de l’époque – personnage que Bonaparte appréciait peu mais dont il avait besoin – fut soupçonné d’être à l’origine de cette livraison malhonnête et méprisante. Il semble qu’aucune preuve ne puisse pour le moment l’attester formellement.

Les bottes de Napoléon Bonaparte

Les soldats étaient ainsi les plus mal chaussés. Mais plus l’on s’élevait dans la hiérarchie militaire, plus on favorisait le confort de ses pieds (entre autres). Aux plus hauts gradés allaient les guêtres et les bottes sans que pourtant la qualité ne soit toujours au rendez-vous. Si nécessaire, les émoluments permettaient cependant de s’offrir une paire faite de bon cuir. 

Paire de bottes d’officier de cavalerie légère, Premier Empire. Cuir souple ciré © Bertrand - Malvaux
Paire de bottes d’officier de cavalerie légère, Premier Empire. Cuir souple ciré © Bertrand - Malvaux

Napoléon Ier ne se distingua jamais sur les champs de batailles ou durant les campagnes par un luxe déplacé et naturellement son goût allait à la simplicité. Il privilégia toujours la qualité bien qu’il fit souvent preuve de négligence. Son bottier Jacques, installé rue Montmartre à Paris, racontait que Napoléon avait la vilaine habitude d’attiser le feu des bivouacs du bout de sa botte, usant ainsi de nombreuses paires qui sans ce méchant traitement auraient encore tenu longtemps. Bonaparte s’attacha un modèle de hautes bottes à l’écuyère – des bottes souples à revers – en maroquin noir qu’il commanda à de nombreux exemplaires. Il chaussait une taille 40 actuelle et les payait 80 francs soit 20 francs de plus que le célèbre bicorne en castor noir (lien). Une somme coquette pour l’homme du peuple mais presque trop peu élevée pour un Empereur dont on doit reconnaître – au moins – le goût des choses simples.

Paire de bottes à l’écuyère attribuée à l’empereur Napoléon Ier, maroquin noir, semelles à petits talons, doublure de fine peau naturelle, avec ses deux tirants en toile tissée et rainurée, h. 48 cm, l. (du pied) 26,5 cm. Adjugé : 117 208 € © La Gazette Drouot
Paire de bottes à l’écuyère attribuée à l’empereur Napoléon Ier, maroquin noir, semelles à petits talons, doublure de fine peau naturelle, avec ses deux tirants en toile tissée et rainurée, h. 48 cm, l. (du pied) 26,5 cm. Adjugé : 117 208 € © La Gazette Drouot

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Napoléon et la table : un paradoxe gastronomique

Si Napoléon Bonaparte ne fut pas un grand amateur de gastronomie, il n’en mesurait pas moins l’importance de la table dans la pratique quotidienne de la politique et de la diplomatie. Il délégua volontiers ces repas qui l’ennuyaient à ses maréchaux qui n’y voyèrent pas pénitence, poussant même l’art de la table à un niveau tel que la gastronomie française rayonna partout d’un éclat qui brille encore aujourd’hui. 

L’âge d’or de la gastronomie française

Sans doute il y eut un avant et un après l’Empire dans l’histoire de la gastronomie française. Mais là où nous attendrions notre Napoléon législateur de la bonne chère, il n’en est rien. Pis, si Bonaparte avait pu déléguer à un autre la nécessité de se nourrir, il y a bien des chances pour qu’on eut aujourd’hui aucun couvert à attribuer à ce personnage. Pourtant, le contexte au tournant du XIXe siècle favorise un remaniement des cartes (mais pas encore des menus, dont l’habitude ne se répand qu’au milieu du XIXe siècle) car après la Révolution, on assiste à un rapide et remarquable développement des restaurants et des grands traiteurs. Les Français avaient-ils plus d’appétit à cette époque que sous l’Ancien Régime ? Évidemment non. Mais les chefs autrefois au service dans les cuisines nobles, princières et aristocratiques eurent bien vite un impérieux et ironique besoin de se nourrir. Leurs employeurs ayant émigré en partie et raccourci pour beaucoup, il fallut bien trouver de quoi vivre en pratiquant ce qu’on savait le mieux faire, à savoir nourrir ceux qui s’y prenaient de la mauvaise manière. Car dès le XIXe siècle, on décela dans une partie aisée de la population une maladresse dans le maniement des fourneaux couplée à un pouvoir d’achat qui excusait largement cette incompétence incongrue. Les chefs désœuvrés s’empressèrent donc de fournir aux gourmets affamés des lieux où ils retrouvaient tout le confort de la satiété en échange d’un allègement significatif de leur bourse. Et un ballet bien rodé et parfaitement synchrone voyait les ventres enfler à mesure que les porte-monnaie s’asséchaient. Les restaurants naquirent ainsi, se développant et s’adaptant à toutes sortes de clients et de budgets quand parallèlement s’installaient les grands traiteurs, offrant les services d’un restaurant à domicile pour ceux à qui manquait le service fastueux de l’Ancien Régime. Entre 1800 et 1815, les tout jeunes restaurants sustentent quotidiennement le public le plus en vu ou en passe de le devenir ; on va volontiers Chez Méot, rue de Valois, qui devient bientôt le Bœuf à la mode ou bien il faut être au Café Véry au Palais-Royal. Ouvert en 1808, il est le premier restaurant à prix fixe de Paris et considéré comme le meilleur de la ville. Balzac l’évoque d’ailleurs dans la Comédie humaine puisque Lucien de Rubempré y fait son premier déjeuner parisien :

Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d’Ostende, un poisson, un macaroni, des fruits … Il fut tiré de ses rêves par le total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait un mois de son existence à Angoulême. 

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Caricature datant de 1797 moquant les extravagances vestimentaires sous le Directoire. Ironiquement intitulée « Le Bœuf à la Mode » du nom du restaurant satisfaisant les estomacs importants de cette époque, la popularité de la caricature est telle qu’elle devient l’enseigne du dit établissement. Louis-Charles Ruotte (1754-1806 ?) d’après Frans Swagers (1756-1836), Le bœuf à la mode, Gravure au pointillé, 1797 © Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie

Les restaurants au moins et la table plus largement sont un luxe nouveau qui distingue autrement qu’avec les particules ceux qui comptent de ceux qu’on oublie. Bonaparte eut la bonne idée, malgré son peu de goût pour ces choses, de ne pas négliger l’art de la table, l’utilisant pour sa politique et sa diplomatie dès qu’il se trouva dans la position de gouverner ou de négocier. Ce sont Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753 – 1824) et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754 – 1838) qui furent notamment les émissaires les plus zélés dévolus à cette tâche, Napoléon devenu Empereur les y avait largement encouragé et aucun ne se fit donc prier :

Accueillez à vos tables toutes les personnalités françaises et étrangères de passage à Paris auxquelles nous avons à faire honneur. Ayez bonne table, dépensez plus que vos appointements, faites des dettes, je les paierai !

L’importance de la gastronomie dans la diplomatie française était déjà actée en janvier et février 1801 lorsque survint cette anecdote pendant le congrès de Lunéville. Cambacérès alors second Consul apprend que le premier a défendu que le courrier ne distribue à Lunéville, le temps du congrès, rien d’autre que des dépêches et des courriers, empêchant de fait la livraison des poulardes et des pâtés. Cambacérès s’en plaignit à Bonaparte qui dut céder devant l’impérieuse nécessité :

Comment voulez-vous qu’on se fasse des amis si l’on ne peut plus donner des mets recherchés ? Vous savez vous-même que c’est en grande partie par la table que l’on gouverne.

Cet argument fameux du second Consul était chez Talleyrand rien moins qu’une loi. D’abord connu comme prêtre – dont les frasques libertines et l’intégrité relative contredisent une éventuelle inclinaison naturelle vers des principes religieux – Talleyrand fut sans aucun doute un diplomate hors pair, peut-être un des plus grands de l’Histoire, ainsi qu’un gourmet tout aussi remarquable. À défaut d’être assidu à l’office religieux il fut toujours scrupuleux à celui de ses cuisines. Chaque jour il s’y rendait, discutait et étudiait chaque plat avec sa brigade à la tête de laquelle il nomma le chef cuisinier Antonin Carême (1784 – 1833), duquel nous parlerons plus tard. Car comme il l’expliquera à Louis XVIII, Talleyrand pour exercer son art a « plus besoin de casseroles que d’instructions écrites ». Et pour cause ! Ce fin gourmet usait de la table comme d’une arme de diplomatie et son service à la française se révélait littéralement à l’écoute des invités : à chaque convive était attaché un valet qui se chargeait de verser la boisson, retirer le verre vide et servir à l’assiette les plats tous disposés sur la table ensemble et en même temps. Patientant sagement et discrètement, chaque valet en retrait écoutait attentivement les propos de son maître d’un soir et rapportait scrupuleusement le lendemain à Talleyrand tout ce qui s’était dit à table la veille.

Surnommé le Diable boiteux, il fut dit que « Le seul maître que Talleyrand n’ait jamais trahi est le fromage de Brie », une assertion acerbe qui selon le point de vue qu’on adopte…se vérifie toujours.

Talleyrand fut un politicien et diplomate redoutable, très intelligent et incisif, il n’épargnait personne. La rivalité qui l’opposa à Cambacérès prit également le chemin de (la) table grandissant l’aura de la gastronomie en un rien de temps grâce à une surenchère permanente entre les deux fines bouches.

Les tables de l’Empire au service du pouvoir

Citons plusieurs cuisiniers de talent qui mirent couteaux et poêlons au service du pouvoir : François Claude Guignet, dit Dunant (ou Dunand), cuisinier entré très tôt au service de Bonaparte et à qui l’on doit le célèbre poulet Marengo, bricolé à la va-vite après la victoire du même nom, en  juin 1800 dans le Piémont. André Viard (1759 – 1834), auteur du célèbre Le Cuisinier impérial, ou l’art de faire la cuisine et la pâtisserie pour toutes les fortunes, ouvrage qui aura la souplesse de s’adapter tout au long du tumultueux XIXe siècle devenant Le Cuisinier royal, puis Cuisinier national et à nouveau Cuisinier impérial… Qu’importe les régimes pourvu qu’on ait la graisse ! Viard, personnage discret mais, dit-on, excentrique, fut un génie dans son domaine s’attirant de fait les attentions de Cambacérès qui lui confia plusieurs fois l’organisation de ses repas grandioses. Mais certainement, le nom du plus célèbre d’entre tous ne le destinait pas à faire bombance, il présageait même du contraire. Antonin Carême (1784 – 1833) fut de son vivant qualifié de « roi des chefs et chef des rois », le premier aussi à porter ce titre de « chef ». D’abord pâtissier, le jeune homme s’inspirait de l’architecture pour ériger des constructions sucrées spectaculaires qui furent bientôt reconnues comme de délicieux centres de table. Les architectures prenaient l’aspect de temples, de ruines antiques et de pyramides ce qui ne manqua pas de séduire le service du Premier Consul. Carême étudia sans relâche et s’essaya avec succès à la cuisine, lui permettant d’entrer au service d’un Talleyrand qui le défia de cuisiner une année entière, sans jamais se répéter et en utilisant uniquement des produits de saison. Le défi relevé avec succès, la renommée de Carême fut faite aussi bien en France qu’à l’étranger. 

Détails du tableau de François Flameng, Réception à la Malmaison en 1802, huile sur toile circa 1894 conservée au Musée de l’Ermitage

Si Napoléon est (presque) parfaitement indifférent aux plaisirs culinaires, il n’ignore pas qu’il est certainement le seul dans cette disposition. Joséphine, ayant le goût sûr en toutes choses, est donc chargée des réceptions à la Malmaison, Cette activité n’éveillera pas chez elle un goût soudain et passionné pour la comptabilité. Comme en ce qui concerne l’aménagement de sa résidence, ses toilettes, ses parures, ses œuvres d’art, son jardin ou encore son chien, elle dépense résolument et sans jamais chercher à marchander ; une éminente qualité d’après les vendeurs, une tare agaçante d’après son Empereur de mari. 

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Deux assiettes du service à « marli rouge, papillon et fleurs » en porcelaine de Sèvres. Ce second service de Fontainebleau ornant la table impériale à partir d’octobre 1809. © Les amis du château de Fontainebleau

Rien que pour le vin, les dépenses s’élevaient à environ 50 000 francs par an (soit environ 50 000 fromages ou 2500 kg de beurre). Pour éblouir les invités de marque qui ne manquaient pas de défiler dans la résidence préférée de l’Impératrice, rien n’était trop beau ni trop raffiné. Les meilleurs cuisiniers étaient donc prier de s’évertuer sans cesse à élaborer les mets les plus délicats, ajoutant à leurs recettes une touche parfois créole en hommage à la maîtresse de maison. Les fruits et les légumes étaient relevés d’épices et de saveurs exotiques, accommodant des viandes et des plats qui rappelaient parfois les goûts simples de l’Empereur. Le repas s’ouvrait toujours par un potage dont il existait un nombre infini de déclinaisons : gras, maigre, à la tortue, à la princesse, à la turque, à l’italienne, etc. Puis les plats s’enchaînaient, forçant l’admiration. Cappuccino de volaille au café, féroce d’avocat, osso-buco à l’orange-vanille côtoyaient des plats davantage au goût de Napoléon : rognons de veau en croûte, timbale de macaronis, polpettes et buissons de patate douce, babas au limoncello ou, plus surprenant, des fricassées de corbeaux. Le tout mis en scène dans une élégance jusqu’alors jamais vue.

Notons ici le talent des Renards Gourmets qui excellent à reproduire ces plats délicats de l’Empire – Timbales de macaroni, Poulet Marengo, Polpettes ou Vol-au-vent et bien d’autres encore – dans une mise en scène à laquelle les grands hommes de la gastronomie dont nous parlons n’auraient pas été indifférents :

La verrerie de cristal est l’œuvre de Saint-Louis ou de Baccarat. Elle est tant au plafond que sur la table, à raison d’un verre par boisson (eau, vin, liqueur et champagne) quand les aristocrates du XVIIIe siècle usaient du service à la française, on préfère à la Malmaison le service à la russe que nous pratiquons encore aujourd’hui à savoir le service d’une portion par assiette. 

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Carafon à liqueur en cristal au chiffre couronné de Napoléon, Malmaison © RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau)

Les couverts sont d’argent et on les distingue selon leur usage : potage, viande, poisson et fromage. Le fragile vermeil est réservé aux entremets et au dessert. Les services en porcelaine de Sèvre – dont le célèbre « service particulier de l’Empereur » est le chef d’œuvre – parent les tables de scènes peintes délicates. Orné de sujets évoquant ses campagnes, ses conquêtes, ses résidences impériales ou les grandes institutions mises en place sous l’Empire, ce service comptait 72 pièces dont certaines étaient parfois offertes en cadeau par Napoléon lui-même. À Sainte-Hélène où il fut autorisé à emporter ce précieux souvenir, il ne l’utilisa jamais mais le conservait pour en offrir des pièces en étrennes à ceux qui lui étaient chers et garder ainsi vivant le souvenir de son règne.

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Rare assiette du service en porcelaine de Sèvres dit des « Quartiers Généraux » emportée durant l’exil à Sainte-Hélène. Elle fut très certainement offerte à un compagnon d’exil par l’Empereur lui-même. © Le Parisien

Ses contemporains n’avaient pourtant d’autres souhaits que de laisser leur souvenir à des créations culinaires, rien n’était alors plus chic en cette première moitié du XIXe siècle. Marquer de son nom une recette à succès distinguait les mondains du commun. Le poulet à la Duroc, les soles à la Dugléré ou à la Murat, la Matelote à la Kleber, les filets de caille à la Talleyrand ou les timbales de truffes à la Talleyrand (on notera les goûts simples du Diable boiteux) et même le poulet Joséphine et la poularde Marie-Louis (car il semble qu’aux impératrices ne conviennent uniquement que les volailles). Aucun plat à la Napoléon, et pour cause, l’homme était un mangeur austère, souvenir peut-être d’une enfance où la table de Letizia n’était ni raffinée ni dispendieuse. 

Les plats préférés de Napoléon

Que mangeait donc notre Empereur ? Précisons d’abord qu’il mangeait vite : on dit que le Premier Consul mangeait en 15 minutes et l’Empereur en une demie heure à la condition qu’il ne soit pas en campagne, auquel cas l’affaire était pliée en quelques minutes, debout, à cheval ou auprès de ses soldats. 

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ROEHN Adolphe, Bivouac de Napoléon Ier sur le champ de bataille de Wagram pendant la nuit du 5 au 6 juillet 1809. Huile sur toile datée de 1810 et conservée à Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon.

Une telle rapidité tolérait nécessairement une légèreté de manières, ce dont témoigne le magistrat et chevalier de l’Empire Anthelme Brillat-Savarin (1755 – 1826) : 

[Napoléon était] irrégulier dans ses repas et mangeait vite et mal.

Et nombre de ses intimes de témoigner de cette habitude de manger à la volée sur un guéridon, sans serviette, avec les doigts parfois et s’essuyant sur un uniforme qui supportait difficilement cette épreuve ; Napoléon changeait donc souvent de vêtement après ses repas. De jour comme de nuit, il pouvait réclamer à chaque instant des petits pâtés chauds, de la volaille ou tout autre plat qu’il affectionnait. Le service de l’Empereur devait tenir toujours prêts des rognons de veau, des pommes de terre, de la polenta aux châtaignes, ou des macaronis que Bonaparte aimait tout particulièrement (si bien que lors de la campagne de Russie, l’intendance n’acheta pas moins de 250 kilos de cette spécialité italienne). Napoléon aimait le café et le chocolat qu’il consommait parfois excessivement lorsqu’il travaillait tard la nuit. De manière générale, Bonaparte n’aimait que la simplicité des côtelettes d’agneau, des oeufs frits, des crépinettes ou des pâtes. De la campagne d’Égypte il ramena un goût prononcé pour les dattes et de sa Corse, les infusions de fleurs d’oranger. Il buvait son eau glacée et l’utilisait pour couper son vin de Chambertin, parfois une coupe de champagne et souvent un verre de cognac, liqueur qu’il appréciait particulièrement.

Une telle indifférence vis-à-vis de la gastronomie eut ainsi le mérite de ne pas alourdir le poids de son exil à Sainte-Hélène. Les repas ordinairement composés d’un potage, de deux plats de viande, d’un plat de légumes et de salade n’eurent à vrai dire rien pour lui plaire ou pour lui déplaire.

Son règne fut pourtant une époque remarquable et importante de l’histoire de la gastronomie : l’apparition des premiers restaurants et des fins gastronomes, la reconnaissance inédite des cuisiniers et de leur littérature ainsi que des innovations forcées par le blocus continental (pensons au développement et l’industrialisation de la production du sucre de betteraves), les campagnes militaires (Nicolas Appert fut le premier inventeur des conserves en verre bien que le brevet de celles en fer blanc ait été déposé par les Anglais) ou encore le succès de la pomme de terre qui devint au XIXe siècle un aliment commun à toutes les couches de la population. 

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Pot à oille du Grand Vermeil de Napoléon Ier, vermeil (argent doré). Œuvre de l’orfèvre Henry Auguste (1759–1816). Château de Fontainebleau, musée Napoléon Ier (dépôt du Mobilier national) © RMN‐Grand Palais

Bien qu’il fut celui qui rétablit une étiquette empruntant directement à celle de la monarchie d’Ancien Régime, Napoléon Bonaparte ne fut certainement pas celui qui s’enthousiasma le plus pour le Grand Vermeil ce service offert par la ville de Paris à l’occasion du couronnement impérial. Sachant le faste et l’ostentatoire nécessaire à la reconnaissance de l’Empire sur la scène européenne, Napoléon Ier offrait à voir ce service magnifique, dont la nef spectaculaire trônait à côté de son couvert, davantage pour la satisfaction des grands de l’époque que pour la sienne propre. Il en était de même pour l’art de la table et les subtilités gastronomiques. Laissant à d’autres les repas interminables qui l’ennuyait, il prit cependant toujours plaisir à partager avec ses soldats les repas simples des bivouacs. 

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Napoléon mangeant aux côtés de ses soldats © Christophel Fine Art/UIG/Getty Images

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Le style Empire

Inséparable de Napoléon Ier, le style Empire ne réunit pas seulement des caractéristiques stylistiques similaires et concomitantes dans les beaux-arts, le mobilier et les arts décoratifs. Le style Empire est à la fois le fruit d’un contexte politique duquel Bonaparte sut s’emparer et l’illustration même de ce succès. Un succès qui séduira bien au-delà des frontières françaises.


La genèse du style Empire 

Dès les années 1720, le retour à l’antique s’amorce en Italie par un engouement érudit pour la culture étrusque que deux savants toscans, Filippo Buonarotti (1661 – 1733) et Anton Francesco Gori (1691 – 1757), affirment être l’ancêtre commun de l’art grec et de l’art romain. La doctrine séduit l’Italie, ou plutôt une Italie savante et aisée ayant tout le loisir de s’intéresser au sujet. En 1738, Charles de Bourbon (1716 – 1788) fait engager les fouilles d’Herculanum découverte en 1709. Dix ans plus tard, c’est Pompéi que l’on décide d’excaver (sans qu’on ne puisse d’abord supposer toute la richesse de cette idée). Toute l’Europe se passionne pour ces chantiers qui révèlent chaque jour les trésors les plus exquis. Pour alimenter leurs collections spectaculaires, les lords anglais soudoient des antiquaires (la collection de Lord Hamilton formera la base des collections du département des antiquités grecques et romaines du British Museum) mais les Français ne sont pas en reste. Dans les cours européennes, rien n’est désormais plus chic que le néoclassique. Non pas que les références antiques avaient disparu, elles sont le vocabulaire même de l’art classique depuis déjà fort longtemps. Mais ce sont à Herculanum et Pompéi des lignes nouvelles et sobres qui engagent artistes et artisans à plus de simplicité. Du style Louis XV riche et opulent au style Louis XVI fin et élégant, beaux-arts, mobilier et arts décoratifs sont tous soumis à ce calme nouveau emprunt de la grâce silencieuse des découvertes antiques. 

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Vue intérieure de la laiterie de Marie-Antoinette au Petit Trianon (Versailles) © Panorama de l’art

Napoléon Bonaparte naît en 1769, soixante ans après la découverte d’Herculanum et vingt et un ans après le début des fouilles de Pompéi. Le goût pour l’antique est la normalité culturelle de sa jeunesse, une institution nécessaire. Comme toute personne de qualité (ou qui y prétend), il reçoit une éducation calquée sur celle des aristocrates et basée sur la lecture des classiques. Les jeunes hommes qui marqueront la Révolution et le début du XIXe siècle lisent les auteurs antiques, ils apprennent le latin (que Napoléon sait) et parfois le grec (que Napoléon ne sait pas). L’histoire des grandes cités antiques telles Sparte, Athènes ou Rome n’ont pas de secret pour cette jeunesse élevée dans l’admiration de l’antiquité, artistique d’abord mais aussi politique bientôt…

De la Révolution au Directoire : un style en sommeil 

Une fois la Révolution terminée, la situation économique du pays ne se rétablit pas soudainement sous le Directoire (octobre 1795 – novembre 1799). Les séquelles sont douloureuses dans les différents secteurs de l’art et de l’artisanat. Bien que l’abolition des privilèges ait entrainé l’abolition des corporations, l’activité économique, si elle est favorable à quelques-uns, laisse la majorité dans une situation précaire et délicate. Les bouleversements politiques et la montée des prix entravent la production artistique qui amorce mollement un changement de style. Les nouveaux riches rachètent le mobilier des aristocrates émigrés et aménagent des intérieurs dont les quelques nouveautés épurent encore un peu le style Louis XVI. Les symboles de la Révolution (bonnet phrygien, faisceau de licteur, cocarde, etc) côtoient un vocabulaire antique fait d’urnes et d’amphores, de sirènes, de griffons et d’allégories telles que la Renommée et la Renaissance, deux figures qu’on espère alors prometteuses…

Les formes simples et légères sont d’une sobriété proche de la retenue. Le style Directoire signe  avec grâce la transition discrète du style Louis XVI fastueux au style Empire impérieux. Néanmoins, des personnalités (souvent féminines) se distinguent et ravivent l’intérêt pour un dynamisme artistique capable de se détacher franchement des lignes de l’Ancien Régime. Parmi ces personnalités, se distingue la bientôt célèbre Joséphine de Beauharnais (1763 – 1814).

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Fauteuil d’époque Directoire attribué à Georges Jacob, circa 1795. En acajou et placage d’acajou, ce fauteuil s’inspire du goût « à l’étrusque » © Artcurial

En mars 1796, Joséphine épouse civilement son général de prétendant. Amoureux transi, Bonaparte la quitte pourtant rapidement : la campagne d’Italie débute (1796 – 1797) et avec elle, la légende napoléonienne. Elle est suivie par la campagne d’Égypte (1798 – 1801). Le jeune et fougueux général est partout victorieux, et pas uniquement sur les champs de bataille. Son sens aigu de la communication absorbe aussi bien la culture, la politique et le contexte économique de son époque pour produire une propagande qui va bien au-delà des bulletins militaires dithyrambiques, dont il est d’ailleurs l’auteur (on n’est jamais mieux servi que par soi-même). L’analogie avec Jules César (circa 100 – 44 avant J.C.), d’abord timide, gagne en assurance. Et pour cause. Les batailles brillamment remportées en Italie, terre natale de l’Empire romain, mettent en lumière ce général stratège qui apparaît également comme un redoutable politicien. Comme Jules César pendant sa conquête des Gaules, Bonaparte acquiert tout entier le soutien de son armée qui le respecte pour ses qualités militaires évidentes et pour sa proximité avec ses soldats. Cet homme là, ses soldats n’hésitent pas à le sacrer « petit Caporal », une distinction ayant à leurs yeux bien plus de valeur que le plus élevé des grades. Les succès du général parviennent en France dans un grondement de plus en plus déplaisant aux oreilles du Directoire. L’engouement populaire est palpable. Stendhal ne s’y trompe pas lorsqu’il écrit dans La Chartreuse de Parme : 

Le 12 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée à Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur.

En Italie, il confisque les œuvres d’art antiques et modernes à ce pays qui, on l’affirme en France, ne peut plus prétendre à l’héritage du grand empire romain. Ses héritiers ne sont plus en Italie et un chant du 9 thermidor an VI (27 juillet 1798) corrige une géographie historique jugée erronée, proclamant : 

Rome n’est plus dans Rome,

Elle est toute à Paris !

Une affirmation qui engendrera évidemment un engouement sans réserve pour l’antique dans l’art et l’artisanat. Puisque le général Bonaparte est le nouveau César, foin de toute la symbolique d’Ancien Régime ! L’antiquité romaine regorge de richesses iconographiques fraîchement et opportunément découvertes, sans compter les merveilles rapportées de la campagne d’Égypte… Disons donc l’Antiquité dans sa globalité ! Sphinx, lions ailés et scarabées enrichissent dorénavant le vocabulaire du mobilier et des arts décoratifs dominés par un répertoire inspiré de l’Antiquité grecque et romaine. Le menuisier Georges Jacob (1739 – 1814) qui avait réalisé dans les années 1790 des sièges inspirés de l’antiquité gréco-romaine revient sur le devant de la scène. L’acajou massif domine le mobilier de luxe dont les nuances fauves animent les lignes strictes évoquant l’architecture antique. La marqueterie, si elle ne disparaît pas tout à fait, n’est plus à la mode. Des bronzes à motifs gréco-romains ou égyptiens viennent rythmer ces meubles dont certains font leur toute première apparition. Ainsi les lits bateaux, miroirs en pieds inclinables dits « psyché » s’installent dans les chambres et les cabinets de toilette. Le guéridon remis à la mode par le Directoire devient incontournable sous le Consulat avant de devenir la pièce maîtresse des salons Empire. 

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Détail du Salon des Quatre Saisons, Hôtel de Beauharnais (aujourd’hui l’ambassade d’Allemagne). Le goût égyptien côtoie le pompéien dans une maestria antiquisante et hautement raffinée.

Lorsque le coup d’État du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), renverse le Directoire au profit du Consulat, le style Empire qui ne porte pas encore son nom est déjà bien sur les rails…

Du Consulat à l’Empire : un style européen

Comme César, Napoléon Bonaparte est d’abord désigné Premier Consul pour dix ans avant d’obtenir cette titulature à vie, en 1802. Comme César, Bonaparte entreprend de faire valoir son pouvoir civil autant que son pouvoir militaire : il entreprend des réformes fortes et entend qu’elles soient mises en application rapidement. Cérémonies de cour et protocole sont à nouveau de mise. À la Malmaison, acquise en 1799 par Joséphine, le Premier Consul envoie ses deux architectes Charles Percier (1764 – 1838) et Pierre Fontaine (1762 – 1853) exercer leur art avec la volonté de créer un style débarrassé du souvenir de la royauté. L’aménagement en style « romain » de la salle du Conseil est un chef d’œuvre demeuré intact.

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Salle de Conseil Malmaison.

Il fallait que la disposition et la décoration en fussent achevées en dix jours de travail, parce qu’on ne voulait pas interrompre les fréquents voyages qu’il [Bonaparte] avait coutume d’y faire ; […]il parut convenable d’adopter […] la forme d’une tente soutenue par des piques, des faisceaux et des enseignes, entre lesquels sont suspendues des groupes d’armes qui rappellent celles des peuples guerriers les plus célèbres du globe

Percier et Fontaine, Recueil de décorations intérieures.

Tout y est : la célébration de la valeur militaire (les casques sur les pare-feux, les faisceaux et piques), l’évocation de toutes les antiquités (les têtes de lions et lions ailés, la pendule Athéna, les panneaux peints à la pompéienne) et l’aspect solennel, sérieux et efficace du législateur. Point de fioritures, tout est à l’efficacité, jusqu’à cette lampe bouillotte (du nom d’un jeu de brelan) posée au centre d’une table circulaire en acajou et meublée de sièges curules et de fauteuils « Retour d’Égypte » dont les montants sont de hiératiques sphinx. À noter que ceux présentés aujourd’hui dans la salle du Conseil proviennent d’une série de six provenant du palais de Saint-Cloud et ont placés dans la salle du Conseil de Malmaison par Napoléon III.

Le style Empire n’est plus très loin désormais et l’approche de son avènement se compte en mois…

Un anonyme (qui n’est autre que le frère de Napoléon, Lucien Bonaparte) faisait déjà paraître en novembre 1800 un Parallèle entre César, Cromwell, Monk et Bonaparte, ouvrage bien écrit, supposément « traduit de l’anglais » (et ironiquement, fortement anti-anglais) et à la mode antique (encore elle). Le livre préparait manifestement le terrain à l’arrivée du grand frère aux plus hautes fonctions politiques :

Il est des hommes qui paraissent à certaines époques pour fonder, détruire ou réparer des empires. Leur fortune a quelque chose de si extraordinaire qu’elle entraîne à sa suite tous ceux qui d’abord s’étaient crus dignes d’être leurs rivaux. Notre révolution avait enfanté jusqu’ici des événements plus grands que les hommes (…). On cherchait depuis dix ans une main ferme et habile qui pût tout arrêter et tout soutenir (…). Ce personnage a paru. Qui ne doit reconnaître Bonaparte ? Son étonnante destinée l’a fait plus d’une fois comparer à tous les hommes extraordinaires qui ont paru sur la scène du monde. Je n’en vois aucun dans ces derniers siècles qui aient de la ressemblance avec lui.

Enfin, et comme Jules César encore, Bonaparte se fait donner le titre d’Empereur (par le sénatus-consulte en mai 1804), mettant ainsi fin à la première République instituée en 1792. Dès lors, les parallèles avec Rome et César seront systématiques. Il s’agit d’abord pour Napoléon Ier d’écarter tout parallèle possible avec la royauté. Le champ sémantique du pouvoir et de ses représentants emprunte désormais tout à la Rome antique, du Sénat aux préfets. Pourtant, Bonaparte se refuse à l’assimilation parfaite : les emprunts ne doivent être que culturels, sémantiques mais surtout pas  politiques car il n’oublie pas les torts des empereurs romains : 

Quel horrible souvenir pour les générations que celui de Tibère, Caligula, Néron, Domitien, et de tous les princes qui régnèrent sans lois légitimes, sans transmission d’hérédité, et, par des raisons inutiles à définir, commirent tant de crimes et firent peser tant de maux sur Rome.

Le style Empire ne sera donc pas le style romain et si le premier empruntera au second, il n’en sera jamais une réincarnation. Les bustes et les portraits de l’Empereur sont magnifiés dans un souvenir de ce beau idéal de la statuaire antique mais les comparaisons s’arrêtent là pour la figure de Napoléon Ier. Dans le mobilier et les arts décoratifs, le style Empire impose les volumes simplifiés qui s’affirmaient depuis le Directoire. Les meubles deviennent imposants et massifs, sobres et austères, empruntant leurs lignes à l’architecture. Le mobilier majoritairement en acajou doit s’adapter au Blocus continental imposé par Napoléon de 1806 à 1814. L’approvisionnement en bois exotiques des menuisiers et ébénistes désormais impossible, ces derniers se tournent vers les bois autochtones : noyer, poirier, érable, tilleul, hêtre, loupe d’orme, d’if et de frêne. Commodes, lits bateau, consoles et guéridons sont les pièces emblématiques de ce style qui offre également un renouveau superbe à l’art du siège sur lequel règnent Georges Jacob et ses fils. 

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François Honoré Georges Jacob-Desmalter (1770 - 1841), Trône de Napoléon Ier, 1804 © Coll. musée Napoléon Ier, château de Fontainebleau

La chaise gondole est la préférée de Joséphine, le siège curule est de toutes les pièces, les têtes de lions, cariatides, cols de cygne et sphinges ornent les accotoirs et les consoles d’accotoirs. Dans les arts décoratifs, l’art du bronze atteint son plus haut degré d’élégance et de finesse. Pierre-Philippe Thomire (1751 – 1843), modeleur et ciseleur est l’un des interprètes les plus sensibles du style Empire. Avec l’ascension de Napoléon Bonaparte, il devient le bronzier le plus important de France et réalise, sur un dessin de d’Antoine-Denis Chaudet (1763-1810), les aigles du Premier Empire ainsi que le berceau en vermeil du Roi de Rome à Saint-Cloud avec l’aide de Jean-Baptiste Claude Odiot (1763 – 1850).

Pierre-Philippe Thomire (1751 - 1843) et Jean-Baptiste Claude Odiot, Berceau en vermeil © Kunst Historiches Museum Wien

Martin-Guillaume Biennais (1764 – 1843) est un des plus talentueux orfèvre du style Empire. Il obtient notamment l’exclusivité des fournitures pour la table de l’Empereur mais emploiera son art dans bien d’autres objets. Citons notamment l’athénienne que Napoléon aimait tant et qui l’accompagna, grâce à son valet Marchand (1791-1873), en exil à Sainte-Hélène. 

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Martin-Guillaume Biennais (1764-1843), feuille de laurier en or provenant de la couronne de sacre de Napoléon Ier © Gazette Drouot

La Malmaison demeure encore aujourd’hui un joyau préservé de ce style Empire. De la salle à manger au salon de musique, les architectes et décorateurs Percier et Fontaine employèrent une palette et un vocabulaire compilés dans leur Recueil de décorations intérieurs qui circula partout en Europe.

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Salle à manger de la Malmaison, Charles Percier (1764-1838), Pierre-François-Léonard Fontaine (1762-1853), Louis Lafitte (1770-1828) © Panorama de l’art

Ainsi, à partir de 1810 le style Empire devient le style officiel des cours européennes grâce aux conquêtes de Bonaparte. Cette diffusion massive est alors grandement facilitée par le goût néoclassique déjà bien installé en Europe depuis les découvertes et les fouilles d’Herculanum et de Pompéi au XVIIIe siècle. Pourtant, cela n’amenuise en rien la force du style napoléonien dont le raffinement des lignes et des matières impose une homogénéité des pièces. Ce sera d’ailleurs la force de la pérennité de ce style. Son uniformité s’appuyant sur de solides bases antiques, le style Empire ne perdra jamais tout à fait de son charme et la sobriété des lignes inspirera jusqu’à l’Art Déco. De la même manière que Napoléon Bonaparte sut capter l’air du temps pour construire sa propre légende, il fit du mobilier et des arts décoratifs le souvenir matériel et fastueux du mythe napoléonien. Aujourd’hui encore ni le mythe, ni le style n’ont pris une ride…

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Salon de musique de la Malmaison, Charles Percier (1764-1838), Pierre-François-Léonard Fontaine (1762-1853).

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L’épopée napoléonienne au fil du métro parisien

Parmi les stations de métro de Paris intramuros, certaines sont célèbres dans le monde entier et raisonnent de la grande Histoire de la France. On lit ainsi en filigrane sur les cartes parisiennes, les grands moments de l’épopée napoléonienne.  

La fierté de la Grande Armée

Essaimés sur presque toutes les lignes du métro parisien, les grands noms militaires qui forgèrent la réputation de la Grande Armée dévoilent l’importance de l’Empire napoléonien dans l’histoire de France.  Sur la ligne 6, la station Cambronne rend hommage à celui qu’on dit encore l’auteur du fameux « mot ». Pierre Cambronne (1770 – 1842), brillant général de brigade puis Major de la Garde impériale en 1814, fut un des plus fidèles de Napoléon. À ses côtés à l’Île d’Elbe, il impressionna les Anglais à Waterloo (juin 1815) par une résistance déterminée bien que désespérée, répondant avec force à leur sommation de se rendre par le fameux mot qui le rendit célèbre : un « Merde ! » exaspéré dont la concision fut unanimement appréciée dans l’un et l’autre des camps. Mourant sur le champs de bataille, il fut fait prisonnier par les Britanniques puis libéré. Il mourra 27 ans plus tard à Nantes. Victor Hugo (1802 – 1885), dont l’aversion pour le Second Empire n’était un secret pour personne, se souvint du fameux mot et s’en servit habilement, estimant que « Cambronne à Waterloo a enterré le premier Empire dans un mot où est né le second. » Une remarque qui, sans doute, ne raffermit pas les liens déjà lâches entre Napoléon III et l’écrivain.

À quelques stations de Cambronne, le général Jean-Baptiste Kléber (1753 – 1800) a lui aussi donné son nom à un arrêt de la ligne 6. Bien qu’il s’illustra tout autant durant les guerres de la Révolution française, son indépendance d’esprit ne lui permit pas d’accéder à un commandement en chef. En 1797, Bonaparte l’emmène avec lui en Égypte mais repartira sans son général à qui il donna avant son départ le commandement suprême de l’armée d’Égypte. Laissé ainsi dans une situation délicate face aux Anglais, Kléber dut signer la convention D’El Arich en janvier 1800. Cette dernière bafouée par l’amiral Keith, le général reprit les hostilités et gagna brillamment la bataille d’Heliopolis en mars avant d’être assassiné au Caire en 1800. Ses cendres reposent aujourd’hui place Kléber, à Strasbourg. 

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Sculpture en bronze de Pierre Cambronne par Jean Debay, 1848 et installée cours Cambronne à Nantes.

Cette promenade dans le métro parisien amène étonnement à relever la couardise anglaise qui finança la bataille d’Austerlitz ou Bataille des Trois Empereurs sans y participer. Car la station Gare d’Austerlitz, ligne 10, porte le souvenir de cette victoire napoléonienne éclatante, dont le nom fut écarter par délicatesse du chemin de l’Eurostar quand nos voisins britanniques taquins ne nous épargnaient pas, il y a encore quelques années, un accueil à Waterloo. Le 2 décembre 1805, les empereurs François II et Alexandre Ier affrontaient le stratège empereur français au sud de la Moravie. Le génie tactique de Napoléon s’y déploya tout entier depuis les chemins de campagne jusqu’au champ de bataille, marquant l’histoire durablement : aujourd’hui encore ce chef d’œuvre guerrier est enseigné dans les écoles militaires. Sur la même ligne, nous retrouvons le souvenir de Molitor (1770 – 1849), Gabriel de son prénom, qui participa à de nombreuses campagnes napoléoniennes après avoir fait ses armes pendant la Révolution puis resta fidèle à l’Empereur qu’il rejoignit pendant les Cent-Jours. En 1809, il s’était distingué à la bataille de Wagram (dont une station de la ligne 3 porte le souvenir) tout comme Christophe de Michel du Roc dit Duroc (1772 – 1813) dont le nom marque également un arrêt de la ligne 10. 

Ce grand maréchal du palais de Napoléon Ier inscrivit son nom dans la campagne d’Italie mais ses qualités de diplomate lui valurent bien davantage que des honneurs militaires en obtenant la confiance pleine et entière de Bonaparte. Courageux, intelligent et loyal, Duroc fut personnellement chargé de la sûreté de l’Empereur sans pour autant renoncer à des missions importantes que Napoléon Ier ne voulait voir traiter que par lui seul. À sa mort, des honneurs extraordinaires lui furent rendus et en 1815, l’Empereur déchu ne choisit rien d’autre que le nom de Duroc pour se rendre à Rochefort depuis la Malmaison. Aujourd’hui, les cendres de cet homme brillant, dont le nom est gravé sur l’Arc de Triomphe, reposent aux côtés de Bonaparte aux Invalides. 

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Sculpture du général Duroc sur l'aile Rohan-Rivoli du Louvre. © EUtouring

Sur la ligne 9, l’arrêt Iéna nous porte en Allemagne, souvenir de la bataille du 14 octobre 1806 qui opposa les Français aux Prussiens. La campagne d’Allemagne avait pourtant débuté bien avant et le 7 octobre 1805 à Donauwörth, presqu’un an jour pour jour avant Iéna, Rémy Isidore Joseph Exelmans (1775 – 1852), dit « Le lion de Rocquencourt », se voyait honoré de porter à l’Empereur les drapeaux pris à l’ennemi. L’accueil qui lui fut réservé le marqua longtemps car Bonaparte fut élogieux : « Je sais qu’on n’est pas plus brave que toi : je te fais officier de la Légion d’honneur. » Qu’on ne s’y trompe pas, le tutoiement ici valait bien davantage que le compliment. Napoléon Ier, après cela, le tutoya toujours. Une station porte aujourd’hui le nom de celui qui remporta, juste après l’abdication de l’Empereur, la dernière victoire française des guerres napoléoniennes. Eut-il, notre Exelmans, obtenu ces mêmes honneurs s’il ne s’était dans sa jeunesse lié d’amitié à Joachim Murat ? 

Ce même Murat qui aux yeux de l’Empereur était à la cavalerie ce que Drouot était à l’artillerie. Antoine Drouot (1774 – 1847), dont le nom marqua l’Histoire autant que le marché de l’art, se trouve aujourd’hui en compagnie de Richelieu : ligne 9, la station Richelieu-Drouot ne s’embarrasse pas des caractères. L’ambitieux duc de Richelieu, habile stratège, retors et intransigeant s’entend-il avec ce général napoléonien ? Si l’on en croit la description qu’en donnait Napoléon, sûrement la cohabition n’est pas aisée… 

« Drouot est un des hommes les plus vertueux et des plus modestes qu’il y eut en France, quoiqu’il fut doué de rares talents. Drouot était un homme […] qui vivait aussi satisfait, pour ce qui le concernait personnellement, avec 40 sous par jour que s’il jouissait des revenus d’un souverain. Charitable et religieux, sa morale, sa probité et sa simplicité eussent été honorées dans le siècle du plus rigide républicanisme. »

Ironiquement, nous doutons pouvoir attribuer au célèbre cardinal les qualités de l’humble général tandis que celles qui caractérisent d’ordinaire un général, le cardinal les posséda toutes.

Sur la ligne 4, les stations Mouton-Duvernet et Morlan rendent hommage à deux militaires pleinement engagés dans les campagnes napoléoniennes. Régis Barthélemy Mouton-Duvernet (1770 – 1816) se distingua à Arcole lors de la campagne d’Italie tandis que François-Louis de Morlan dit Morland (1771 – 1805) mourut des suites de ses blessures mortelles à la bataille d’Austerlitz. Son nom figure aujourd’hui sur l’Arc de Triomphe.

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L'édicule d'Hector Guimard de la station Mouton-Duvernet à Paris.

Certaines stations du métro parisien n’honorent pas le souvenir de grands personnages mais ceux de lieux mémorables. Ainsi en est-il de la station Louvre-Rivoli, ligne 1, qui dessert le palais côté de la rue de Rivoli, baptisée en l’honneur de la victoire de Napoléon Bonaparte sur l’Autriche le 14 janvier 1797. De la même manière, la station Campo-Formio de la ligne 5, célèbre le traité signé le 18 octobre 1797 dans la ville éponyme de Vénétie. Ce traité clôturait une première fois la guerre franco-autrichienne et permettait à la France d’obtenir de l’Autriche la Belgique, une partie de la rive gauche du Rhin, les îles Ioniennes et la reconnaissance de la République Cisalpine.

Ligne 7 et 14, c’est aux lieux mythiques de la campagne d’Égypte que renvoie la station Pyramides. Avec ce sens inné de la propagande qui le caractérisa toujours, Napoléon baptisa du nom de « Bataille des Pyramides » la bataille du 21 juillet 1798 qui l’opposa aux forces mamelouks. Un nom bien romantique puisque le champ de bataille n’avait en commun avec les vénérables monuments millénaires que d’être extrêmement poussiéreux. 

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Station de métro Pyramides, exceptionnellement décorée à l'occasion du 1er avril 2019.

La station Simplon ligne 4 nous transporte quant à elle bien loin de l’animation parisienne pour nous rappeler le calme et l’air vivifiant des Alpes suisses, où Napoléon fit construire dans le col de Simplon d’abord une route puis un hospice dont la première pierre fut posée en 1813. 

Des noms de militaires glorieux marquent encore les stations Pelleport (ligne 3 bis), Pernety (ligne 13) ou Lecourbe (ligne 6). Le général d’Empire Pierre de Pelleport (1773 – 1855) fut de la première promotion de la Légion d’honneur et participa dans la Grande Armée à la campagne d’Autriche, d’Allemagne et de Pologne, respectivement en 1805, 1806 et 1807. 

Joseph Marie de Pernety (1766 – 1856) fut admiré pour sa bravoure durant la campagne d’Italie, fut de toutes les grandes batailles napoléoniennes et le maréchal d’Empire Masséna ne manqua pas de le complimenter publiquement lors de la bataille de Wagram. 

Claude Lecourbe (1759 – 1815) se distingua également avec talent, mais pas suffisamment pour faire oublier son amitié avec Jean Victor Marie Moreau (1763 – 1813), accusé de conspirer avec son épouse contre la montée au pouvoir de Bonaparte. Lecourbe qui eut le courage (ou la bêtise) de prendre position pour son ami fut exilé dans le Jura. Lorsque vint le tour pour Napoléon Ier de goûter à l’amertume de l’exil, il se souvint de Lecourbe « Très brave, il eut été un excellent Maréchal de France ; il avait reçu de la nature toutes les qualités nécessaires pour être un excellent général. »

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Buste en plâtre présumé d'Armand de Caulaincourt en uniforme de général de division, grand aigle de la Légion d’honneur. Daté de 1813 et signé F.P. GOBLET. École française du XIXe siècle. Provenance: - Collection du Maréchal Soult - Château de Montchevreuil, collection de la marquise de Balleroy © Osenat

N’oublions pas Armand Augustin Louis, cinquième marquis de Caulaincourt (1773 – 1827) qui baptisa, ligne 12, la moitié du nom d’une station, partageant l’autre moitié avec le fameux naturaliste français Jean-Baptiste Lamarck (1744 – 1829). Si les deux hommes se sont un jour rencontrés, croisés peut-être, ils étaient sans doute loin d’imaginer qu’à peine un siècle plus tard ils tâteraient de la délicieuse promiscuité des métros parisiens. Caulaincourt eut néanmoins l’occasion sa vie durant de goûter le grand air puisqu’il fut ambassadeur de Russie à une époque où le voyage était malaisé. Lors du retour de la campagne de Russie, il fut d’ailleurs le confident de traineau de Bonaparte, aventure de 14 jours et 14 nuits dont naquit son fameux récit En traineau avec l’Empereur. Son habileté dans l’art de la diplomatie lui permit d’obtenir la confiance de l’Empereur Napoléon Ier en même temps que celle du tsar Alexandre Ier. Cet esprit fin, « homme de cœur et de droiture » d’après Bonaparte lui-même, avait-il de l’humour ? Pas autant sans doute que Victor Faÿ de Latour-Maubourg (1768 – 1850) dont le nom orne une station de la ligne 8. Mousquetaire à 14 ans, commandant du premier corps de cavalerie à 45, il eut sa cuisse arrachée par un boulet de canon lors de la bataille de Leipzig en octobre 1813. Son domestique plus sensible aux pertes physiques que ne l’était vraisemblablement son maître, pleura à chaudes larmes la jambe disparue quand Latour-Maubourg, qui connaissait sans doute les vertus du positivisme, adressa à son valet une remarque restée célèbre :

Console-toi mon ami, le mal n’est pas si grand pour toi… Après tout tu n’auras plus qu’une botte à cirer !

Les savants au service de l’Empereur

On sait Bonaparte méfiant des médecins, allant même jusqu’à douter – un peu par provocation – de l’utilité de la médecine. Sur la ligne 6 du métro parisien pourtant, une station porte le nom de celui qui parvint à convaincre le Premier consul puis l’Empereur de l’utilité de cette discipline. La station Corvisart rend ainsi hommage à Jean-Nicolas Corvisart (1755 – 1821), brillant médecin au caractère réfléchi qui fit la rencontre de Napoléon en juillet 1801 avant de rapidement devenir son médecin personnel. Une fois l’Empire instauré, le médecin ne fut plus seulement chargé de veiller à la santé de la famille impériale mais également d’autres missions ayant trait à la gestion des épidémies et des maladies contagieuses. L’homme par ailleurs goûtait peu les ors de la cour et  tenait à son autonomie, raison pour laquelle il refusa un logement aux Tuileries. Son efficacité, son objectivité et sa volonté de soigner au mieux surpassaient son respect de l’étiquette, lui qui n’hésita jamais à rabrouer fermement l’Empereur qui ne respectait pas assez sérieusement ses prescriptions. À l’inverse, la boulimie de pilules de Joséphine l’engagea à lui administrer régulièrement des placebo afin de calmer ses angoisses sans mettre sa santé en danger. Fidèle à l’Empereur comme un médecin de famille à ses patients de toujours, Corvisart accompagna Bonaparte sur plusieurs campagnes et redevint son médecin personnel pendant les Cent-Jours mais son âge le contraignit à cesser d’exercer après Waterloo. Il fut malgré tout l’un des derniers à saluer l’Empereur avant son départ pour Rochefort. L’homme avait réussi là où sa discipline avait échouée, du dire même de Napoléon qui déclara : « Je ne crois pas en la médecine, mais je crois en Corvisart. »

Gaspard Monge (1746 – 1818) se rencontre quant à lui ligne 7. Ce scientifique de renom marqua l’histoire des mathématiques s’intéressant à la géométrie, l’analyse infinitésimale et la géométrie analytique. Également professeur de physique et de topographie, Monge fut de ces savants qui produisirent une œuvre foisonnante, importante et tout à fait originale. Ses travaux concernant les fortifications sont depuis connus sous le nom de géométrie descriptive. Nommé Ministre de la Marine pendant la Révolution, ses connaissances et sa science concernant les armes de guerres étaient immenses. Passées les affres de la Révolution, il devint professeur à l’École normale supérieure et bientôt un des fondateurs de l’École Polytechnique. En mai 1796, il fut nommé membre de la commission chargée de se rendre en Italie pour récupérer « les monuments d’art et de science que les traités de paix accordent aux armées françaises victorieuses ». À cette occasion il fit la connaissance de Bonaparte, alors général. Les deux hommes s’apprécièrent et sympathisèrent jusqu’à devenir des amis proches. Monge fut d’ailleurs invité au sacre de Napoléon Ier à Notre-Dame et l’exil à Sainte-Hélène n’empêcha pas Bonaparte de se souvenir de manière élogieuse de son ami qui ne fut pas moins admiré par Joséphine. Cet homme de science aux travaux considérables fut d’abord inhumé au cimetière du Père-Lachaise avant que ses cendres ne soient transportées au Panthéon.

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Édicule particulier de la station de métro Monge à Paris (rue de Navarre).

Enfin, ligne 5, arrêtons nous à la station Breguet-Sabin, non pas pour rendre hommage à la ponctualité des métros parisiens, mais bien à celui qui permit qu’on la remarque : l’horloger et physicien Abraham-Louis Breguet (1747 – 1823). Célèbre inventeur des montres à remontoir automatique, on lui doit le perfectionnement des montres perpétuelles qui profitaient des mouvements de la marche à pied pour se remonter sans aucune manipulation. Napoléon Bonaparte fut l’un de ses plus fidèles clients. Doit-on s’en étonner, lui qui ne supportait pas de perdre son temps, il est bien naturel qu’il apprécia les instruments capables de le mesurer. En 1798, avant le départ du général pour la campagne d’Égypte, il fit l’acquisition d’une montre à répétition, d’une pendulette de voyage et d’une montre perpétuelle. Réputées pour leur fiabilité, leur solidité et leur raffinement, les montres d’Abraham-Louis Breguet avaient de quoi séduire le jeune général alors en pleine ascension politique et sociale. Une fois Premier consul puis Empereur, Napoléon amena à l’horloger une clientèle huppée et riche qui fit sa fortune. Breguet fabriqua notamment en 1810 la première montre bracelet qui fut vendue en 1812 à Caroline Murat, sœur de l’Empereur et reine consort de Naples.

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Avec un peu plus de 300 stations, le métro dessert Paris et son agglomération au fil de l’histoire de la France. De l’Antiquité à nos jours, les noms des stations témoignent des échanges, des conflits, des découvertes, de la culture et bien sûr des grands personnages qui marquèrent la personnalité de la nation. Si l’emplacement des stations répondaient souvent aux rues qu’elles desservaient en surface, il n’en reste pas moins que l’histoire napoléonienne, des campagnes d’Italie à l’Empire, imprima considérablement ses grands noms dans la géographie de la capitale. On notera l’absence de station Napoléon Bonaparte comme sont absents nombre de chefs d’État français. Le roi Philippe Auguste, Clémenceau ou Mitterrand (en lien avec la bibliothèque éponyme) reçurent cet honneur mais le métro parisien semble avoir la préférence pour des personnages qui accompagnèrent l’Histoire, une manière de garder le souvenir vivant et quotidien, tout en parcourant Paris et ses alentours.