Portrait of Napoleon Bonaparte by Jean-Auguste Dominique INGRES (1780 - 1867)

Les visages de Napoléon Bonaparte

Il fut le chef d’État post-révolutionnaire le plus portraituré et les images de sa personne firent l’objet d’un commerce enlevé jusqu’à la fin du XIXe siècle. Pendant près de cent ans, Napoléon Bonaparte fut immortalisé par ses partisans comme par ses plus farouches opposants. Il est pourtant bien difficile de se faire une idée précise du visage de cet homme qui travailla toute sa vie à la construction de son propre mythe.

Les portraits du jeune général de l'armée d'Italie

En mars 1796, le général Bonaparte, fraîchement marié, partit pour la campagne d’Italie où rapidement les victoires furent nombreuses et foudroyantes. Son nom jusque là peu connu devint synonyme de gloire. Les gazettes militaires ne tarissaient pas d’éloges sur le jeune général ; et pour cause, Bonaparte les tenait sous sa coupe en ayant confié leur rédaction à des hommes qui lui étaient dévoués. La propagande écrite dressait alors le portrait d’un général héroïque et les images imprimées donnaient forme à ce Napoléon dont la destinée n’était pas due à sa naissance mais bien à ses vertus exceptionnelles. Déjà, l’emprunt aux mythes des héros antiques berçaient le peuple français de rêves glorieux incarnés par une figure qui deviendrait bientôt celle d’un demi-dieu. L’instabilité du Directoire, le choc de la Terreur et les sentiments anticléricaux virulents sous la période révolutionnaire attisaient le désir de voir émerger une figure protectrice capable de redonner à la France son envergure et son prestige. Le jeune général allait se donner littéralement les traits de cette ambition.

Les premiers portraits de Napoléon sont réalisés dans ce contexte de la campagne d’Italie. Aucun portrait officiel d’avant 1795 ne nous est aujourd’hui connu. Le plus ancien est celui tracé au crayon et rehaussé d’aquarelle signé du dessinateur et graveur Giuseppe Longhi (1766 – 1831) et daté de 1796. Le plus ressemblant est celui peint en 1796 – 1797 par le général Bacler d’Albe (1761 – 1824), un des plus anciens compagnons du futur empereur qui possédait l’avantage d’une bonne connaissance du caractère de son camarade. Puis vient un des plus fameux, celui de Jean-Antoine Gros (1771 – 1835) : Bonaparte idéalisé au pont d’Arcole, le visage tourné vers son armée et portant en avant le drapeau français. Déjà, le peintre se plaignait que son modèle n’accordait que quelques instants de pose, reconnaissant qu’il devait se résigner « à ne peindre que le caractère de sa physionomie, et après cela, de [son] mieux à y donner la tournure d’un portrait ». Andrea Appiani (1754 – 1817) réalisa quant à lui le portrait en pied du général peu après la victoire de Lodi (1796), portrait qui connut une grande fortune dans sa version gravée.

Ces artistes posèrent les traits qui définirent le général Bonaparte pendant quelques années : un visage acéré encadré de cheveux fins et longs, un regard aiguisé au dessus d’un nez aquilin et d’un menton proéminent. 

Napoléon Bonaparte ne négligea pas de mettre en scène sa propre épopée. À son retour d’Italie, les grandes batailles qu’il avait remportées étaient déjà immortalisées ou en passe de l’être. En 1797, Jacques-Louis David (1748 – 1825), chef de file des peintres néoclassiques, ne s’y trompa pas en s’exclamant à propos de son futur modèle « Oh mes amis, quelle belle tête il a ! C’est pur, c’est grand, c’est beau comme l’Antique ! ». Le général ne le contredirait pas, entendant bien accéder à cette grandeur héroïque en faisant apparaître sa personne comme la fusion des visages mythiques les plus célèbres.

Jacques-Olivier Boudon (1962 – ) nous les décrit dans Grand homme ou demi-dieu ? La mise en place d’une religion napoléonienne (In: Romantisme, 1998, n°100. Le Grand Homme. pp. 131-141) :

[…] tantôt Héraclès lorsqu’il s’attache aux nombreux travaux laissés en suspens par la Révolution, tantôt Alexandre lorsqu’il part à la conquête du monde [l’Italie, l’Égypte], tantôt Hannibal lorsqu’il passe les cols des Alpes pour envahir l’Italie. Il n’est pas loin de ressembler à César quand il franchit, le 18 Brumaire, les limites de la légalité pour « sauver la République », César encore quand, en 1814, il est trahi par ses proches notamment Murat, et par le Sénat. Il est également Alcibiade, rappelé de son exil en 1815 pour régler les difficultés de la France, ou Solon, s’appliquant à doter le pays d’institutions civiles et judiciaires solides et stables.

Homme d’action serein et réfléchi face à la dangerosité de la situation ou des éléments, il est aussi le héros conscient de son devoir, vertueux et téméraire dans les œuvres de Gros ou de David. Ses traits idéalisés souligne un visage marmoréen augurant un avenir glorieux et tragique comme le sont les vies héroïques. 

Portrait de Napoléon Bonaparte de Jacques-Louis DAVID (1748 – 1825)
Portrait de Napoléon Bonaparte de Jacques-Louis DAVID (1748 – 1825)

Lorsqu’il devint Premier Consul à la fin de l’année 1799, le jeune héros courageux céda un temps la place au chef d’État sage et magnanime. Les cheveux étaient désormais portés courts et la posture changea ; celle consistant à contrôler étroitement l’image de propagande de Bonaparte demeura elle solidement ancrée. Les peintres devaient rendre l’attitude d’un législateur pondéré et bienveillant, en cela, Antoine-Jean Gros remporta encore tous les lauriers. Dans son portrait en pied, Bonaparte désigne de sa main les nombreux traités qu’il engage au cours de sa politique, son regard se porte au loin, comme imprégné de sa destinée et de celle de son pays. L’habit rouge rappelle la couleur du pouvoir romain. La toile fut reproduite à plusieurs exemplaires tant elle plut au Premier Consul.

napoleon-premier-consul-antoine-jean-gros
Bonaparte premier Consul. Huile sur toile peinte en 1802 par Antoine-Jean Gros (1771 - 1835) et aujourd'hui conservée au Musée de la Légion d'Honneur à Paris.

Jacques-Louis David proposa également un portrait sur ce thème dont un détail emblématique est toujours aujourd’hui maladroitement compris : Napoléon Bonaparte portant sa main dans son gilet. Il ne s’agit pas de soulager d’éventuelles douleurs à l’estomac mais plutôt d’imiter la posture emblématique du philosophe grec Eschine (Ve siècle avant J.C) – qui certainement ne fut pas épargné par quelques dérangements stomacales, mais dont on préféra retenir l’attitude de pondération qui émane toujours la sculpture le figurant (Musée archéologique national de Naples). L’attitude n’était pas nouvelle car nombreux furent ceux à en tirer parti sans pour autant en gagner les vertus. Cette posture devenue emblématique a fini aujourd’hui par se confondre avec le personnage même de Napoléon Ier, une preuve supplémentaire de l’attention portée à la construction d’un mythe, du vivant même de Bonaparte.

Le portrait de l’Empereur

Le Sacre du 2 décembre 1804 marque le temps fort de l’épopée napoléonienne. Il cristallise l’image de Bonaparte comme l’aboutissement d’un destin héroïque et comme l’avènement d’une ère nouvelle, d’une France nouvelle, qui coïncident avec un siècle nouveau. À l’époque, l’évènement est ressenti et exploité comme tel par le pouvoir. Balzac en témoigne lorsqu’il écrit que l’empire sert de préface au siècle. Désormais, l’Empereur est comparable à Auguste ou Charlemagne dont il se veut l’héritier, ce que traduit parfaitement le Napoléon Ier sur le trône impérial peint par Ingres en 1806.

ingres-napoleon-costume-sacre
Napoléon Ier sur le trône impérial en costume de sacre peint par Jean-Auguste Dominique INGRES (1780 - 1867) en 1806. Aujourd’hui conservé au Musée de l’Armée. © Cairn

Aux dires de ses contemporains, il s’agit là d’un des portraits les moins ressemblants tant il est idéalisé ; l’œuvre n’eut pas les faveurs du pouvoir qui lui préféra celle peinte par David où Napoléon apparait en majesté, couronnant son épouse après s’être lui-même couronné, accaparant les pouvoirs d’un Pape relégué à un rôle secondaire. La force des images du sacre transcende les pouvoirs de ce Bonaparte qui de général héroïque s’est élevé par la seule force de ses qualités au rang de demi-dieu.

jacques-louis-david-sacre-napoleon-bonaparte
Le Sacre de Napoléon. Huile sur toile peinte entre 1805 et 1807 par Jacques-Louis David (1748 - 1825) et exposée aujourd’hui au Musée du Louvre

L’assimilation de la figure divine à la figure impériale n’a rien de fortuit et couronne une stratégie de propagande menée avec brio par ce jeune Corse sans naissance. Le culte impérial va contribuer à enrichir cette synthèse mêlant à l’image de l’Empereur une image quasi-divine en s’appuyant toujours sur des textes. Après avoir signé le Concordat en 1801 et rétabli le calendrier grégorien en 1806, un catéchisme impérial voit le jour la même année. Sa connaissance est indispensable pour accomplir sa première communion et engage « à communier en un même mouvement dans l’amour de Dieu et le respect de l’Empereur. » (Jacques-Olivier Boudon, ibid). Dès lors, l’image de l’empereur rejoint celles de l’Ancien Régime, en les surpassant toutefois car sa dignité et la valeur de demi-dieu qui lui sont prêtées ne sont dues qu’à sa seule volonté et non à sa naissance. Le héros antique transcende ici la figure historique et permet à Napoléon d’accéder au rang de figure mythologique, presque immortelle. 

Napoléon Ier représenté en Roi d’Italie. Huile sur toile peinte par Andrea Appiani (1754 - 1817) circa 1805. Exposée au Trésor de la Hofburg, Vienne (Autriche)
Napoléon Ier représenté en Roi d’Italie. Huile sur toile peinte par Andrea Appiani (1754 - 1817) circa 1805. Exposée au Trésor de la Hofburg, Vienne (Autriche)

Chaque image sert une propagande réfléchie. Les gravures circulent partout en France et pour une somme modique, on peut acquérir l’image de l’empereur. Sur les médailles ou la monnaie, le visage de Bonaparte est partout présentant son profil couronné de lauriers à l’image des empereurs romains. Tout au long de son règne, il est l’homme d’État providentiel par excellence et beaucoup plus rarement un homme ordinaire dont on voit la physionomie évoluer au fur et à mesure qu’il vieillit.  

Les rares portraits de l’exil à Sainte-Hélène

Lorsque l’exil sur l’île de Sainte-Hélène débuta en octobre 1815, Bonaparte était alors un homme fatigué, seulement âgé de 46 ans. La maladie dont il souffrira jusqu’à sa mort s’était déjà déclarée et le fit souffrir de plus en plus régulièrement. Aucun artiste officiel ne l’accompagna dans cet retrait forcé mais ses proches et quelques résidents de l’île le dessinèrent parfois. Ces croquis qui n’étaient plus soumis au strict regard de la propagande d’Empire apparaissent aujourd’hui comme les derniers témoignages, intimes et touchants, d’un homme qui pourtant continua à attiser et à entretenir sa propre légende.

Son masque mortuaire est aujourd’hui le dernier visage, sans fard ni idéalisation que l’on possède du célèbre empereur. Le patient travail de propagande mené par Napoléon sur sa propre image n’a pas pris une ride. Toujours certains traits caractéristiques dessinent sans équivoque la figure unique de cet homme dans les arts, les romans ou le cinéma. Sans que l’on puisse connaître véritablement les traits de sa physionomie, son mythe s’est imposé à tous.

[thrive_leads id=’74579′]

Chacun conçoit parfaitement sa figure sans pour autant l’avoir jamais réellement connue. Cette approche visionnaire et cette conscience parfaite du pouvoir de l’image, du texte et de la propagande sont parvenues à hisser ce stratège de génie au rang de grand homme, sinon d’immortel. 

Masque mortuaire de Napoléon, Musée de l’Armée, Paris
Masque mortuaire de Napoléon, Musée de l’Armée, Paris

Néanmoins, notons qu’il subsiste pourtant les traits de l’Empereur immiscés dans le portrait photographié de son fils illégitime avec Marie Walewska (1786 – 1818). Né en 1810, Alexandre Walewska fut de l’avis de ceux qui le connurent, un portrait frappant de son illustre père. Chacun y devinera les traits que notre inconscient collectif prête depuis près de 200 ans à l’une des figures les plus emblématiques de l’histoire de France. 

alexandre-walewska-napoleon-bonaparte-fils
Photographie d’Alexandre Walewska (1810 - 1868) - parfois orthographié Walewski

Création de la Banque de France par Napoléon : pièce en or frappée sous le Premier Empire et présentant la tête laurée de Napoléon Ier.

Création de la Banque de France par Napoléon Bonaparte

En ce tout jeune XIXe siècle, l’économie moribonde post Révolution engagea le Premier Consul Napoléon Bonaparte à créer la Banque de France le 18 janvier 1800 afin de favoriser la reprise économique du pays. L’économe Napoléon entendait créer une valeur stable et forte au coeur d’une institution qui ne devait pas servir de caisse à l’État mais favoriser ses entreprises.

Un contexte politique et économique houleux

Le XVIIIe siècle ne fut pas bénéfique au papier monnaie. Échaudés par le scandale financier de John Law (1671 – 1729) en 1720, les Français eurent tout le loisir de confirmer leur aversion pour la monnaie imprimée lorsqu’on les berna une seconde fois en brandissant de juteux assignats révolutionnaires qui n’eurent pour autre effet qu’une inflation foudroyante et spectaculaire. Quelques-uns pourtant s’enrichirent. Parmi eux, le financier suisse Jean-Frédéric Perregaux (1744 – 1808). Précédant judicieusement la neutralité perpétuelle qui fera plus tard la fierté de sa Suisse natale, notre Helvète matois, qui frayait avant la Révolution avec les cercles aristocratiques mondains les plus courus, se garda d’afficher trop clairement ses opinions politiques lors du brutal changement de régime. Il préféra, comme beaucoup à cette époque, les adapter aux nécessités du moment.  Bien lui en prit puisque les membres de la noblesse – farouchement attachés à leur tête – ne tardèrent par à fuir à l’étranger en prenant soin d’emporter avec eux une part considérable de la monnaie métallique de feu le royaume de France. Une crise financière frappa ainsi de plein fouet le peuple qui – n’ayant, lui, rien à craindre pour sa tête – avait néanmoins tout à craindre pour ses finances. Dans une conjoncture économique extrêmement défavorable, les faillites furent nombreuses et le commerce intérieur paralysé. Le Directoire s’avéra incapable de remédier au problème de façon pérenne et il fallut attendre le coup d’État de Brumaire (9-10 novembre 1799) pour voir émerger l’espoir d’une stabilité gouvernementale indispensable à un rétablissement économique du pays. C’est alors que notre fringuant banquier suisse se rapprocha de Bonaparte, le contexte et Napoléon lui souriant de concert.

Perregaux et quelques amis banquiers (Le Couteulx, Mallet et Perier) obtinrent d’abord le droit d’imprimer des billets de banque pour leur propre établissement nommé Caisse des Comptes Courants. L’objectif était de collecter l’épargne alors thésaurisée par les particuliers et d’augmenter la quantité de monnaie en circulation. La Banque de France fut créée le 18 janvier 1800 par décret et absorba rapidement la Caisse des Comptes Courants. La toute jeune Banque de France s’installa dès lors dans l’Hôtel de Toulouse, rue de la Vrillière à Paris évidemment.

galerie-doree-hotel-de-toulouse-banque-de-france-histoire-napoléon
Galerie dorée de l'Hôtel de Toulouse, siège de la Banque de France au 1 rue de la Vrillière à Paris © Banque de France

Le premier Consul se voulait prudent et tint à garantir la stabilité et la fiabilité de cette nouvelle institution. Les premières émissions de billets furent donc garanties de trouver leur équivalent en quantité d’or de même valeur à toute personne qui le souhaitait. Il suffisait juste pour procéder à l’échange de se rendre rue de la Vrillière. Il en allait de la réputation de la banque et de son avenir, le premier Consul en avait parfaitement conscience. Les Français qui n’appréciaient rien de moins que de se faire pigeonner trois fois de suite se montrèrent d’abord extrêmement méfiants. Puis petit à petit, la confiance revint. Il faut le dire, l’implication personnelle, sonnante et trébuchante de Bonaparte n’y fut pas étrangère. Il plaça à la Banque une partie de ses fonds propres en gage de confiance et persuada – lourdement – sa famille et ses proches d’en faire autant. L’opération jointe aux capitaux apportés par de riches actionnaires permit de doter l’établissement d’un capital considérable et nécessaire pour asseoir son indispensable sérieux. Bientôt, la Banque de France fut l’unique banque autorisée à émettre des valeurs monétaires d’où son nom de « banque centrale ».

Cette dernière avait pour clients principaux les banques ordinaires dont l’activité consistait à prêter de l’argent aux particuliers et aux entreprises. Le principe s’appuyait donc sur la promesse de remboursement que l’emprunteur remettait à son banquier, promesse désignée sous le terme d’ « effet de commerce ». Parallèlement, les banques ordinaires avaient besoin d’argent pour accorder des prêts à de nouveaux clients. Elles devaient donc posséder suffisamment de réserves financières pour agir sans attendre que les clients emprunteurs ne remboursassent leurs dettes. Les banques ordinaires se tournaient donc vers la Banque de France et lui achetaient des billets en échange des effets de commerce dont elles disposaient. Naturellement, la quantité d’argent s’accrut dans le pays et permit de réveiller le commerce et l’industrie. À leur tour, ces derniers dégagèrent des profits qui ne manquèrent pas d’être imposés. Finalement, la valeur croissante des impôts prélevés par l’État permit au pays de s’enrichir et au premier Consul de financer son armée (et non pas ses campagnes).

Le franc germinal, une valeur économique fiable

Les premiers billets émis par la Banque de France furent d’une valeur telle qu’ils n’étaient pas à la portée de tous. Le billet de 500 francs représentait un peu plus d’une année de salaire d’un ouvrier et celui de 1000 équivalait, c’est bien logique, au double de travail. N’étant pas convertible en or ailleurs qu’à Paris, les billet restreignaient encore davantage le cercle des amateurs de liasses. Ces billets occupaient si bien les seules hautes affaires parisiennes qu’ils eurent dérouté n’importe quel commerçant s’il avait prit à un citoyen de tendre un de ces papiers monnaies pour régler un poulet (pas loin de devenir Marengo).

Billet de 1000 francs germinal édité en 1803
Billet de 1000 francs germinal édité en 1803.

Par ailleurs, le souvenir de John Law et des assignats révolutionnaires restait tenace et les campagnes françaises préférèrent encore, pour leur commerce, les valeurs métalliques. La Révolution, par une loi du 15 août 1795 avait déjà décidé de remplacer la livre tournois par le « franc d’argent » mais sa seule volonté n’y suffit pas. En effet, la fougueuse et première République avait ça de commun avec Joséphine de Beauharnais (1763 – 1814) à la même époque qu’aucune ne disposait de suffisamment d’argent – métallique pour l’une, liquide pour l’autre – pour satisfaire ses besoins. Il fallut donc attendre le 7 germinal an XI (le 28 mars 1803) pour voir ressurgir ce franc qui emprunta à sa date de création le nom sous lequel il exercera jusqu’en 1928 à savoir, le franc « germinal ».

[thrive_leads id=’74579′]

Fabrication et sécurité des valeurs monétaires

Les deux premiers billets mis en circulation par la Banque de France représentaient des sommes considérables. Dès lors, tout devait être mis en œuvre pour empêcher du mieux possible l’apparition de faux. Le papier d’abord fut produit à la papeterie de Buges dans le Loiret mais on lui préféra rapidement celui de la papeterie du Marais à Jouy-sur-Morin. L’ajout d’un filigrane entre les deux feuilles de papier constituant chaque billet fut une des premières dispositions de sécurité. Puis vint la qualité du dessin pour lequel on fit appel à Charles Percier (1764 – 1838). Cet architecte néoclassique qui s’était distingué dans ses réalisations pour les financiers évoluant aux côtés du Premier Consul ne tarda pas à être chaudement recommandé à ce dernier qui loua longtemps ses talents. La gravure de la matrice fut confiée à Jean-Bertrand Andrieu (1761 – 1822) qui prit pour support une plaque d’acier afin de garantir un encrage toujours égal. Enfin, la gravure typographie revint à Firmin Didot (1764 – 1836) dont le nom est encore aujourd’hui bien connu des amateurs d’estampes et d’éditions anciennes. On ajouta au billet un talon, un timbre sec (gaufrage du papier obtenu à l’aide d’une presse) puis un timbre humide (une technique permettant d’imprimer simultanément au recto et au verso).

Quant à la symbolique des motifs choisis, on retrouve la forte influence de l’Empire romain (teintée du goût néoclassique né des fouilles d’Herculanum de Pompéi au XVIIIe siècle). Compas et équerre évoquent les outils des bâtisseurs usant de géométrie et d’architecture, tandis que le coq emblème de la France côtoie la balance de la Justice. Les divinités représentées sont celles des grands domaines considérés comme constitutifs d’un État fort au XIXe siècle : Vulcain pour l’industrie, Apollon pour les arts, Cérès pour l’agriculture et Poséidon pour l’empire colonial.

Création de la Banque de France par Napoléon : Franc germinal en argent portant le portrait de Napoléon Bonaparte Premier Consul dessiné et gravé par Tiolier. © Monnaie de Paris, Collections historiques
Création de la Banque de France par Napoléon : Franc germinal en argent portant le portrait de Napoléon Bonaparte Premier Consul dessiné et gravé par Tiolier. © Monnaie de Paris, Collections historiques

Les pièces de monnaie métalliques font l’objet des mêmes préoccupations, tant sécuritaires que symboliques. Les motifs républicains furent remplacés à l’avers des pièces par la tête nue de profil de Bonaparte – dont le graveur général Pierre-Joseph Tiolier (1763 – 1819) fit le portrait – accompagnée d’une légende « Bonaparte Premier Consul ». L’envers figurait une couronne d’olivier, la valeur faciale de la pièce et la légende « République française ». Bien sûr, il suffira d’une proclamation impériale pour que les motifs des pièces comme des billets soient modifiés encore une fois.

Création de la Banque de France par Napoléon : pièce en or frappée sous le Premier Empire et présentant la tête laurée de Napoléon Ier.
Création de la Banque de France par Napoléon : pièce en or frappée sous le Premier Empire et présentant la tête laurée de Napoléon Ier.

La création de la Banque de France eut un impact décisif sur l’économie du pays et son expansion impériale (bien qu’elle ne les finança pas, l’Empereur s’en défendit toujours). Le papier-monnaie se perfectionna, gagnant en sécurité et décourageant les faussaires. Pourtant, en 1959, la Banque de France émit un billet de 100 francs figurant Napoléon. Ce billet rendit célèbre le faussaire Czesław Jan Bojarski (1912 – 2003) qui se fit une spécialité de la falsification de ces « billets Bonaparte ». Sa maîtrise dans ce domaine est encore à ce jour incontestée et inégalée. Ces faux sont aujourd’hui de rares et onéreux objets de collection. Une ironie de l’histoire qui n’eut certainement pas échappée à l’Empereur s’il eut été vivant pour l’apprécier.


La vie du Mamelouk Ali (1788 – 1856)

Personnage clef de l’histoire de Napoléon à Sainte-Hélène, c’est à lui que l’on doit la création de l’Eau de Cologne de l’Empereur exilé. Fidèle serviteur, homme à tout faire discret et apôtre de la légende napoléonienne, le Mamelouk Ali n’a d’oriental que le titre : de son vrai nom Louis-Étienne Saint-Denis, le jeune homme fut d’abord destiné au notariat.


Une jeunesse paisible et favorisée.

Son père, ancien piqueur (homme chargé de dresser les chevaux et de le exercer) des écuries de Versailles sous Louis XVI devint sous l’Ancien Régime professeur d’équitation, ce qui lui valu une certaine notoriété. Sa mère étant fille d’un officier des cuisines royales au château, le petit Louis-Étienne reçu une éducation (ce qui est déjà en soit un privilège) et qui plus est soignée (ce qui touche en cela à l’exceptionnel pour l’époque).

Costume des Mamelouks de la Garde Impériale
Costume des Mamelouks de la Garde Impériale provenant de la collection Raoul et Jean Brunon - © aucasekersco.blogspot.com

Bien éduqué, le jeune homme est envoyé comme clerc de notaire dans une étude de la place Vendôme, activité dont l’aspect le plus aventureux était probablement d’y survivre. Il y demeura quatre années avant que son père, par l’entremise d’Armand Augustin Louis Caulaincourt (1773 – 1827), diplomate et Grand Écuyer de Napoléon Ier, n’accorde à Louis-Étienne une place dans le service impérial. En 1812 voilà le jeune Saint-Denis promu au titre de porte-arquebuse. Mais c’est deux ans plus tard, en 1814, que sa vie bascule et lui offre une place au plus près de l’Empereur.

Louis-Étienne Saint-Denis devient le Mamelouk Ali.

Les Mamelouks sont, comme chacun le sait, les membres d’une milice formée d’esclaves affranchis au service de souverains. Lors de la campagne d’Égypte (1798 – 1801), Napoléon infligea une lourde défaite aux Mamelouks d’Égypte dont une partie rallia ses rangs. L’été 1799, après ses nombreuses victoires, Napoléon se voit offrir un magnifique cheval ainsi que son palefrenier, un jeune Mamelouk du nom de Raza Roustam (1783 – 1845). Ce dernier apporte une touche d’exotisme qu’apprécie Bonaparte et devient rapidement le protégé du général, son garde du corps et son fidèle serviteur. Fidélité qui prendra fin lors de la tentative de suicide de l’Empereur en avril 1814, au lendemain de la signature du traité de Fontainebleau (11 avril 1814) qui acte l’abdication de Napoléon et son exil sur l’île d’Elbe.

Inquiet qu’on puisse l’accuser d’assassinat si l’événement venait à se reproduire, le Mamelouk Roustam abandonne son bienfaiteur. C’est alors Louis-Étienne Saint-Denis qui prend sa place de 1er Mamelouk sous le nom d’Ali, surnom qu’il conservera jusqu’à la fin de sa vie, ce qui ne fut pas le cas de son costume oriental qu’il cessa de porter du moment où il mis les pieds à Sainte-Hélène. De ce jour, il ne quitta plus l’Empereur envers lequel il se montrait dévoué et infatigable. Lors de l’exil, il se lia d’une amitié sincère avec Louis-Joseph Marchand (1791 – 1876) avec qui il s’employa à adoucir autant que faire se peut la captivité de l’Empereur déchu. Le Mamelouk Ali devint le copiste et bibliothécaire de Longwood – le domaine de Napoléon sur l’île – dont il dressa le catalogue complet. C’est à sa connaissance des ouvrages de la bibliothèque, à sa débrouillardise, à son intelligence et à son invraisemblable mémoire olfactive que nous lui devons la formule de l’Eau de Cologne de Napoléon à Sainte-Hélène.

[thrive_leads id=’74579′]

La formule du souvenir.

Récoltant herbes, fleurs et écorces, étudiant assidument les ouvrages à sa disposition, le Mamelouk Ali parvint à formuler une recette hespéridée propre à offrir à Napoléon le seul réconfort olfactif auquel il n’avait plus accès depuis sa retraite forcée. L’utilisation considérable que l’Empereur faisait de l’eau de Cologne et l’empressement de ses fidèles serviteurs à lui en procurer – et ce par tous les moyens possibles, fussent-ils de la fabriquer eux-mêmes – prouvent bien l’importance de la fragrance dans la vie de Napoléon. Il fallu certainement nombre d’essais infructueux avant de parvenir à la recette tant recherchée. La précieuse formule participa sans doute du bien-être de l’Empereur. C’est ainsi que le Mamelouk Ali la conserva jalousement toute sa vie durant, si bien qu’elle ne fut retrouvée qu’à la fin du XXe siècle lors de la vente de ses effets personnels. À l’abri dans une malle, l’acquéreur passionné d’histoire napoléonienne découvrit la formule, unique souvenir olfactif de Napoléon. Un trésor aujourd’hui ressuscité.


Cette petite île volcanique de 122 km2 présente de splendides paysages à la végétation méditerranéenne et aux falaises - parfois escarpées - tombant à pic dans l’Océan Atlantique.

Senteurs de Sainte-Hélène et origines de l’Eau de Cologne de l’Empereur

Modeste terre isolée au beau milieu de l’Atlantique, à 2000 kilomètres de l’Afrique et à 3000 kilomètres du Brésil, l’Île britannique de Sainte-Hélène n’offre pas le climat tropical auquel on pourrait s’attendre. Une chance sans doute pour le Mamelouk Ali (1788 – 1856) qui y trouva ainsi les ingrédients nécessaires à la reconstitution empirique de l’Eau de Cologne de l’Empereur.

Les Anglais, aide précieuse dans l’importation des ingrédients nécessaires à l’Eau de Cologne.

Découverte au XVIe siècle par un navigateur portugais, l’île surprend par son climat tempéré, son eau douce et sa prodigalité. Fameux navigateurs, les Britanniques s’emparent de Sainte-Hélène au XVIIe siècle et ont l’heureuse idée d’y introduire des citronniers, ingrédient essentiel à l’Eau de Cologne. Puis c’est le sémillant botaniste William John Burchell (1781 – 1863) qui s’installe sur l’île pour en étudier la flore de 1805 à 1810. Cinq années durant lesquelles notre scientifique introduisit des plantes du monde entier, révélant une parfaite inconscience quant aux risques que ses expérimentations allaient faire courir aux espèces endémiques. Ironiquement, les sujets de la perfide Albion préparèrent le terrain pour la future conception de l’Eau de Cologne.

Cette petite île volcanique de 122 km2 présente de splendides paysages à la végétation méditerranéenne et aux falaises - parfois escarpées - tombant à pic dans l’Océan Atlantique.
Cette petite île volcanique de 122 km2 présente de splendides paysages à la végétation méditerranéenne et aux falaises - parfois escarpées - tombant à pic dans l’Océan Atlantique - © tdm2015ec.over-blog.com

Puis c’est François Antommarchi (1780 ou 1789 – 1838), médecin de son état, qui est dépêché sur l’île en 1819 par Maria Letizia Bonaparte (1750 – 1836), la mère de l’Empereur. Durant ce séjour, il rédige une « Esquisse de la flore de Sainte-Hélène » publiée en 1825 et dont les fielleux Anglais diront qu’il s’agit d’un « travail de médiocre qualité » (William Botting Hemsley, botaniste) mais qu’importe, il nous est bien suffisant pour entrevoir les ingrédients auxquels le Mameluck Ali eu accès pour reproduire la chère Cologne de l’Empereur.

[thrive_leads id=’74579′]

La flore méditerranéenne de Sainte-Hélène.

L’Eau de Cologne est constituée d’essences de citrus, de bergamote, de cédrat, d’huiles de romarin, de fleur d’oranger, de lavande et de cannelle. Chaque recette introduit des variantes par ajout ou retrait d’ingrédients. Le Mamelouk Ali n’était pas sans l’ignorer lorsqu’il entreprit de reproduire au mieux la fragrance. Ainsi, le travail d’Antommarchi nous permet d’appréhender la flore à laquelle le parfumeur en herbe eu accès. Mélisse, fausse marjolaine (mais également odoriférante), thym, romarin, absinthe, angélique, muscade, écorce de citron et giroflée des murailles (font les fleurs ont un parfum ressemblant à celui du clou de girofle) poussaient librement et à portée de main. Quant aux aromates souvent utilisés dans la préparation de la Cologne (cannelle et cardamome notamment), il est très envisageable que le ravitaillement de l’île par les navires de la Compagnie britannique des Indes Orientales ait pourvu au manque de ces ingrédients.

Si Napoléon contesta rapidement les compétences médicales d’Antommarchi, il ne remis certainement pas en doute son goût pour la botanique qui, peut-être, participa à l’amélioration de la recette du Mamelouk.


Salle de bain de Napoléon au Palazzo Pitti à Florence. Installée à sa demande, elle place la baignoire au centre de la pièce dans un goût néoclassique typique du XIXe siècle

L’Eau de Cologne : entre pharmacie et parfumerie

Élaborée à partir de la recette médiévale d’un couvent florentin, l’Eau de Cologne est d’abord présentée par son créateur comme un remède plutôt qu’une fragrance cosmétique. Une considération parfaitement naturelle au XVIIIe et XIXe siècle qui trouve écho dans notre emploi contemporain des huiles essentielles.


L’Eau de Cologne : la panacée du XIXe siècle

L’ « Acqua Mirabilis » comme elle fut d’abord nommée rencontra rapidement le succès car il était entendu qu’elle portait bien son nom. Lorsqu’elle fut commercialisée en France sous le terme d’ « Eau Admirable » par Jean-Marie Farina (1685 – 1766), ce dernier ne fut pas avare de détails en annonçant tout de go dans un prospectus du XVIIIe siècle que « si l’on voulait faire le détail de tous les maux auxquels cette Eau est propre, il faudrait faire celui de toutes les infirmités auxquelles le corps humain est sujet. » Voilà un postulat qui ne manque pas de panache ni de témérité. Et Farina de continuer en énumérant les divers affections dont l’Eau de Cologne venait à bout : apoplexie, migraine, douleur des yeux, scorbut, goutte, coupures et écorchures, paralysie et ce aussi bien sur l’homme que l’animal ! On y apprend également les différentes manières au XIXe siècle d’utiliser cette Eau : l’ingérer en versant quelques gouttes dans du vin ou du bouillon, l’appliquer en compresse sur du coton humide et surtout s’en frictionner le corps régulièrement et en particulier au sortir du bain « dans le temps que les pores sont ouverts ».

Salle de bain de Napoléon au Palazzo Pitti à Florence. Installée à sa demande, elle place la baignoire au centre de la pièce dans un goût néoclassique typique du XIXe siècle
Salle de bain de Napoléon au Palazzo Pitti à Florence. Installée à sa demande, elle place la baignoire au centre de la pièce dans un goût néoclassique typique du XIXe siècle - © ashleyhicks1970 (Instagram)

La fraîcheur qu’elle procurait et les actifs qui la composaient apportaient sans aucun doute un soulagement immédiat à quiconque s’en servait mais peut-être Farina se montrait-il un peu trop confiant en affirmant que son Eau, aussi délicieuse soit-elle, venait à bout de tous les maux. Par ailleurs l’Eau de Cologne n’entrait plus dans la catégorie des médicaments depuis le décret du 18 août 1810, ce qui ne devait pas déplaire à l’Empereur qui, selon Emmanuel de Las Cases (1766 – 1842), « ne [croyait] point à la médecine, ni à ses remèdes, dont il ne [faisait] aucun usage […] Il défend[ait] la thèse selon laquelle il est préférable de laisser faire la nature au lieu de l’encombrer de remèdes ». Pourtant, l’Eau de Cologne est bien le fruit d’une réflexion pharmacologique et médicale.

Prospectus datant de 1811 et vantant les mérites de l’Eau de Cologne.
Prospectus datant de 1811 et vantant les mérites de l’Eau de Cologne. Alors qu’elle ne peut plus être présentée comme un médicament, Farina insiste sur ses atouts cosmétiques et enjoint le public à se méfier des contrefaçons de son Eau qui ne sauraient posséder les mêmes qualités que l’originale - © Wikipedia

[thrive_leads id=’74579′]

L’Eau de Cologne : la médecine avant la cosmétique.

Au Moyen-Âge et jusqu’au début de l’époque Moderne, la qualité de l’air (sec, humide, froid ou chaud) était jugée seule responsable des maladies. Les parfums et senteurs des aromates, fleurs et herbes étaient destinés à équilibrer le corps : à chaque qualité d’air correspondaient des assemblages de senteurs propres à prévenir les maladies. Portés dans des pommes de senteurs ou mélangés à du vinaigre, aromates, écorces, fleurs et herbes odoriférantes étaient considérées comme des remèdes avant d’être envisagés comme des cosmétiques. L’utilisation de l’Eau de Cologne hérite de cette tradition de par les riches actifs thérapeutiques qui la composent. Formulée à partir d’huiles essentielles naturelles, elle n’est pas éloignée de nos pratiques contemporaines d’aromathérapie.


Napoléon Bonaparte utilisait chaque jour environ 3 flacons de cette Eau de Cologne qui contenait environ 75 ml de fragrance.

Napoléon et l’Eau de Cologne

Napoléon Bonaparte porta toujours beaucoup d’attention à son hygiène personnelle préférant les ablutions à grande eau aux coquetteries des dandys et des aristocrates de l’Ancien Régime. Incommodé par les parfums entêtants, l’Empereur ne se parfuma jamais mais fit une consommation particulièrement abondante d’Eau de Cologne.

Si la toilette de l’Empereur était centrée autour de sa superbe athénienne, elle consistait également en des bains quotidiens dont l’eau très chaude emplissait de vapeur, à la manière des bains arabes, les pièces dévolues à cet usage. Madame de Rémusat (1780 – 1821), dame du palais auprès de Joséphine de Beauharnais (1763 – 1814), raconte dans ses Mémoires que l’Empereur, une fois lavé, « faisait de telles inondations [d’Eau de Cologne] sur sa personne qu’il en usait jusqu’à 60 rouleaux par mois » (les « rouleaux » étant le nom donné aux flacons de l’Eau Admirable de Farina).

Napoléon Bonaparte utilisait chaque jour environ 3 flacons de cette Eau de Cologne qui contenait environ 75 ml de fragrance.
Napoléon Bonaparte utilisait chaque jour environ 3 flacons de cette Eau de Cologne qui contenait environ 75 ml de fragrance.

Les Archives Nationales ont ainsi retrouvé une facture indiquant que pour le seul mois d’octobre 1808, il fut commandé 72 bouteilles d’Eau de Cologne ! Napoléon se faisait en effet généreusement verser de cette eau après sa toilette puis se frictionnait vigoureusement tout le corps à l’aide d’une brosse. Il attribuait à cette habitude – qu’il disait avoir rapportée d’Orient (comme peut-être ses longs bains chauds) – sa santé et la considérait comme des plus importantes. La petite histoire raconte qu’à la veille de chaque bataille décisive, il tenait à portée de main sur sa table de travail un des flacons verts de la maison Farina. Il attribuait à l’Eau de Cologne les mêmes qualités que l’on prête habituellement au café et, sur un mouchoir, il en faisait verser quelques gouttes qu’il portait à ses lèvres, puis à son fronts et ses tempes.

[thrive_leads id=’74579′]

Le manque cruel à Sainte-Hélène.

Cette fantastique consommation d’Eau de Cologne se heurta, lors de l’exil de l’Empereur, à l’absence notoire et néanmoins naturelle de parfumeur sur cette île perdue au beau milieu de l’Atlantique. Emmanuel de Las Cases (1766 – 1842), secrétaire particulier de Bonaparte à Sainte-Hélène, ne manque jamais de rappeler aux lecteurs de ses Mémoires la constance et le courage de l’Empereur face à l’adversité. Dans le cas de cette Eau de Cologne, il témoigne de la « privation réelle » que ce fut pour Bonaparte d’en manquer. Il faut donc que cette privation ait été bien grande pour que Las Cases nous la rapporte en ces termes. Privation telle que Bonaparte ne put la tolérer davantage et pria le Mamelouk Ali de lui confectionner une Eau de Cologne, donnant ainsi naissance au seul souvenir olfactif que nous possédions aujourd’hui de Napoléon.